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Viva la sposa !

Publié en 2024

Un soupçon de 1860 aux allures de Pitigliano




Lettrine



’abord il ne vit d’elle qu’un amas de tulle et de satin, puis s’en dégagea une cheville à son goût, suivie d’un mollet bien galbé d’où le tissu remonta jusqu’à mi-cuisse.
Il en demeura coi.
Ce fut le ahanement fort peu féminin sur la chute toute en mousse qui le sortit de sa torpeur.


Signora Conti venait de tomber de la fenêtre de la sacristie. Paralysée par ses jupons elle s’en dégagea sans grâce en arrachant simultanément le voile qui était retombé sur son visage. Hirsute et la mine déterminée elle se redressa enfin pour marcher avec vigueur vers le sous-bois.

Bêtement il la suivit.

Oui BÊTEMENT car en quoi lui importait que la principale intéressée fuit son propre mariage, auquel par ailleurs il n’avait guère eu envie de se rendre ?

La CU RIO SI TÉ  bien évidemment !

C’était son principal défaut.

Pendant ce temps son héroïne (elle méritait déjà ce qualificatif ?) semblait râler toujours d’un pas énergique lorsque brutalement elle s’arrêta face à un chêne de Carrare, tellement incongru d’être planté tout seul sur le chemin qu’il fit penser à Angelo lui-même.

Était-ce la taille de l’arbre qui la subjuguait ou une pensée exceptionnellement profonde venait-elle de surgir pour l’immobiliser ainsi ?

Il ne le sut jamais puisqu’il ne put résister à la surprendre.


- Savez-vous que tous les invités vous attendent dans la chapelle ?

Elle se tourna à peine vers lui pour souffler :

- J’ai oublié mon bouquet.


Son bouquet ? Vraiment ?

Sans plus d’explication elle reprit sa route avec un entrain qui le fit accélérer.


La campagne toscane - sous le règne désiré de Vittorio Emanuele II - ruisselait tant sous le chant hystérique des oiseaux que le soleil d’été. À l’horizon le village de Pitigliano taillé dans le tuf dominait les vallées environnantes au creux desquelles serpentait un début de rivière. Pour l’heure l’ex épousée semblait vouloir rallier la prochaine colline - voire la prochaine montagne vu son allure - ondulant autant que la route qui y conduisait.


Angelo la rattrapa enfin pour une fois à sa hauteur questionner avec avidité :

- Où allez-vous donc ? Que pouvez-vous bien espérer ? Et à quoi tout cela rime-t-il ?

Il eut la vague honteuse impression de pérorer telles les pipelettes qu’il critiquait ouvertement dans les salons florentins.

Elle posa sur lui ses splendides yeux verts bordés de longs cils bruns touffus (qu’il n’avait par ailleurs jamais remarqués) - ombrant son regard de langueur.


- J’aimais tant ce bouquet, c’est ma petite nièce qui me l’a confectionné. Le seul bon souvenir de cette journée.

Cette femme était folle !

L’avait-elle seulement écouté ?


- Vous n’irez pas loin avec ces chaussures. Elles sont déjà fichues !

Lui aussi pouvait jouer à ça !

- Oh !

Elle fixa ses souliers comme si c’était eux qui lui avaient reproché leur état. Puis se redressant affirma de façon péremptoire :

- Il nous faut une voiture.

- Il est bien temps d’y penser.

- Comment vous appelez-vous ?

Quel rapport ?

- Angelo de Angelis.

À cette réponse la compassion dans son regard ne lui dit rien qui vaille.

- Peu importe ! Nous devons retourner à l’église et chaparder la voiture des mariés.

- Vous êtes folle !

Voilà, cette fois il l’avait dit à voix haute mais loin de s’en offusquer elle rebroussa chemin illico.

- On ne peut pas y retourner sinon vous serez sommée de vous justifier et moi de même. On va croire à la fugue de complices.

Elle sourit.

Il n’y avait pas de doute, elle était VRAIMENT folle !!


- Imaginez la tête de Mattia en nous voyant arriver, moi dépenaillée et vous en sueur. Et celle de sa mère ! Bonté divine j’aurais presque envie d’y revenir.

Elle pouffa et il en profita pour reprendre son souffle alors que la jeune fille n’haletait même pas. Elle avait du Pur-sang dans les veines ou quoi ?

Mattia Rossi n’était pas homme à plaisanter et s’il tombait sur leur couple hasardeux il serait bien capable de tuer Angelo sans réfléchir, verbe d’ailleurs qui ne devait pas faire partie de son vocabulaire.


Ce fut la poussière au loin qui arrêta net leurs rires. Flavia plissa les yeux en portant sa main au-dessus des sourcils et lui sentit son coeur s’emballer autant que les chevaux qui tiraient la voiture se dirigeant droit sur eux.


- Nous allons bientôt avoir le fin mot de l’histoire, murmura-t-elle

- Cachons-nous !

- Derrière un ballot ?

Son rire l’agaça au plus haut point ; soit ! Il se comportait en parfait imbécile mais elle aurait pu avoir la décence de l’ignorer comme toute demoiselle bien éduquée …
Quoique l’envisager sous cet angle était absurde.


#mariée #noces

 

Le landau cinq places fut enfin là, noir (comme l’avenir qu’Angelo entrevoyait) bien que paré de rubans et de fleurs dont une couronne démesurée placée sur son toit.

La portière s’ouvrit lentement …

Ce fut étonnamment une petite femme qui en descendit, le chapeau en péril sur sa tête frêle. Elle s’appuya sur sa canne pour les rejoindre.


- Il était temps ! s’exclama-t-elle - J’ai bien cru que j’allais devoir gâcher mes vieux jours à supporter ce godelureau !

- Nonna ! Tu as eu la même idée que moi.

- Pff ! À quoi d’autre pourrait bien servir désormais ce véhicule ?


La plus jeune la serra dans ses bras malgré les quelques tapes infligées par son aïeule.


- Allez assez d’enfantillage. Monte ! Nous partons pour Sienne.


Les deux femmes s’installaient déjà tandis qu’il demeurait interdit sur le bord de la route. Elles l’observèrent alors par la portière encore ouverte.


- Et celui-là, on l’emmène ? Interrogea la vieille dame sans donner d’indice sur le destinataire.


Flavia inclina la tête vers Angelo dans une question silencieuse.

Il se précipita à l’intérieur avant qu’elles ne changent d’avis.

Cette fille était certes folle mais il réalisa qu’il serait fou de la laisser lui échapper.





Photo de couverture : Fabrizio Lunardi sur Unsplash retouchée sur le logiciel Fotor Photo Editor.

Création de PCV9 : lettrine et illustration dans le texte - TDR






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