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Une lady sans reproche

Publié en 2024

Un soupçon de 1875 aux allures d’Édimbourg






abrielle, devant la modiste, simulait une écoute attentive aux propos de la duchesse douairière qui ne cessait de pérorer sur les vertus d’une femme mariée.


Comme si elle n’était pas au courant depuis le temps !


Bine sûr il ne s’agissait que de la trompeuse transition vers le ragot le plus juteux de la semaine : un mari cocufié par une épouse de vingt ans sa cadette.

L’extrémité ouest de la rue Princes Street piquée de quelques clochers, se partageait entre une rangée de jardins et une rive de bâtiments dont le plus spectaculaire demeurait le grand magasin Jenner. Sur sa droite l’église St John’s s’imposait tel un reproche à tant de devantures alléchantes.

En fond de décor les hauteurs rocailleuses du château enjoignaient au passant de découvrir une vue imprenable ; quelques toits sur la gauche effaçaient en partie le ciel de cette matinée. Carrioles avec chevaux mêlés aux piétons dans un doux brouhaha animaient le pavé. Une dame traversa à la hâte la chaussée pour tirer sa petite fille sur le refuge du trottoir.

C’est en observant cette imprudence, elles auraient facilement pu se faire écraser, accident bien trop souvent fréquent - que Gabrielle le vit.

Rasé de près, arborant une cravate savamment nouée sous le manteau parfaitement brossé et de coupe impeccable, il arborait une veste couleur unie bleu foncé. Son pantalon boutonné bas de couleur sombre, dessinait harmonieusement ses cuisses.

Le duc Graham Innes-Ker de Roxburghe

Il était rentré !

La douairière - pour une fois utile et ayant simultanément repéré son petit-fils - lui apprit aussitôt que celui-ci se cherchait une épouse. Désormais âgé de presque quarante ans il devait assurer son patrimoine avec un héritier, voire plusieurs.

Il avait fini son Grand Tour comme tout jeune aristocrate en avait l’obligation : Autriche Allemagne Suisse Italie puis échappée vers la Grèce, lui tellement féru d’architecture et de mythologie. Au début elle avait suivi son périple aidée par les conversations de ses frères qui l’avaient côtoyé à Eton. Elle s’était faite toute petite pour pouvoir récolter la moindre information.

Évidemment IL avait attendu toutes ces années pour se décider, années qui avaient attaché inexorablement Gabrielle à son mari. N’aurait-il pu y songer durant sa saison à Elle ?

Non.

Il était trop jeune à l’époque et il ne fréquentait pas les salles de bal ; même si parfois ils se rencontraient lors d’une promenade il semblait ne pas la remarquer, noyée qu’elle était dans le flot de débutantes plus expansives.

Il disparut dans une librairie et comme si le soleil avait quitté cette partie de la rue, l’instant lui parut sombre.

*   *  *

Le jour d’après avait été délicieux.                                                             Gabrielle avait pris le thé avec ses chères amies dont les rapports sur les allées et venues du duc l’avait enchantée. Le suivre de loin serait sa destinée et elle s’en contenterait.

Quand elle rentra des voix masculines lui parvinrent du couloir duquel avait émergé le majordome à qui elle tendit gants chapeau et manteau.      La discussion provenait du petit salon bleu dont le décor rehaussé de beige en faisait par son élégance la pièce préférée de son époux.

- Monsieur reçoit ?

- Oui Madame, le duc de Roxburghe, confirma le domestique.

Force battements de coeur !

Voyant les portes ouvertes elle brava son émoi pour s’inscrire sur le seuil. Le duc était de dos aussi fut-ce son mari qui la vit le premier.

- Ah ! Ma chère vous êtes rentrée à temps. Venez que je vous  présente mon ami le duc de Roxburghe.

John Seymour de Somerset - un des rares anglais à être toléré par la société écossaise - était l’amabilité même surtout avec sa femme. Personne ne l’aurait contesté ! Et c’est ce qui faisait le malheur de Gabrielle depuis quatorze ans.

Son mari tout en élégance raffinée préférait les cercles masculins et quand elle avait échoué à harponner un parti avantageux, le jeune homme qu’il avait été, lui avait proposé une espèce de marché : ils formeraient un couple en apparence harmonieux (l’amitié serait aisée) en échange de leur assurer, pour elle confort et indépendance, pour lui respectabilité et liberté.

La seule clause douloureuse avait été de renoncer aux enfants. Quant aux relations sexuelles n’en ayant jamais eues, elle ne les avait pas regrettées …

… Jusqu’à ce quelle revoit ...

cet homme !

De près ce dernier était encore plus saisissant, surtout lorsqu’il braquait son regard d’un bleu d’enluminure sur vous.

Il y avait toujours une part bestiale en toute homme même civilisé et cette part-là survivait dans les yeux d’aigle dont le nom rappelait son titre. Elle en frémit et son frisson ne passa pas inaperçu car il fixa sur elle son attention de prédateur. Si elle ne connaissait toujours pas « les plaisirs de la chair », expression favorite de sa soeur aînée - elle aurait aimé les découvrir avec LUI.

Elle n’était cependant pas femme à se satisfaire d’aventures - même si son propre mari l’y aurait presque encouragée. Elle ne saurait affronter la réprobation de la société.

De toute façon le duc ne se contenterait pas de tels rapports maintenant qu’il songeait au mariage. Or il était le seul pour lequel elle aurait risqué sa réputation.                                                                                                                    Si de plus elle devait perdre son estime qu’elle n’avait - ô ironie - jamais obtenue - elle en mourrait de chagrin.

- Graham je ne crois pas que vous connaissiez mon épouse, Gabrielle de Somerset.

- Je ne le pense pas.

Il se leva et s’inclina sur sa main, mouvement qui lui offrit son odeur de bois de santal.

- Savez-vous que ma femme et vous partagez la même passion pour la mythologie ? Relança John avec cet air mutin qu’elle lui connaissait bien - celui qui devinait ses pensées impures.

Le duc darda sur Gabrielle un oeil glacé qui la fit déglutir un peu bruyamment.

- Vraiment madame ?

Sa voix chaude l’enveloppa.                                                                              Paralysée elle le fixa silencieusement. Elle bafouilla deux lamentables onomatopées pour fuir aussitôt sur un prétexte incongru.

Lorsque quelques heures plus tard, son mari avant de la laisser devant sa chambre la taquina :

- Ma chère je ne doute pas que vous lui ayez fait forte impression.

Elle retrouva son humour :

- Certainement ! Reste à savoir en quel sens …

Ce qui le fit éclater de rire.



Elle ne revit le duc que trois semaines après cette humiliante entrevue.       Il était de tous les bals, concerts ou événements sociaux qui lui permettraient de choisir sa future.

jardins lady

Gabrielle mortifiée assistait aux parades habituelles auxquelles il se prêtait avec une grâce nonchalante. Il la saluait dès qu’ils se croisaient sans plus chercher à converser.                                                                                                  Elle ne lui en voulait pas vu sa dernière prestation.




Ce fut à l’occasion d’une course de chevaux que la situation évolua.

Le baron Asher MacGregor de Balfour avait organisé dans son domaine de Glamis une course réunissant les plus habiles cavaliers et John l’avait persuadé - un exploit ! - d’inscrire Gabrielle alors que les hommes devaient être les seuls concurrents mais il avait tant vanté les mérites de son épouse que la curiosité l’avait emporté - une telle prouesse de la part d’une               « Sassenach » méritait d’être saluée.

Au-delà de ses murs de grès rouge le château s’entourait de parcs que bordaient les bois mixtes au sud et le Pinetum au nord-est. La rivière Dean s’écoulait non loin presque née pour pimenter le parcours.

Gabrielle se tenait donc aujourd’hui parmi les autres concurrents dans sa tenue d’amazone sous laquelle - au grand dam de ces messieurs s’il l’avait su - elle portait des culottes. John lui lançait des oeillades rieuses au courant de cette habitude chez elle de galoper à califourchon.                      Le duc arriva presque en retard, ne notant sa présence qu’au dernier moment sans montrer le moindre signe d’étonnement ou de choc.

Les compétiteurs furent priés de s’aligner le long des arbres qui annonçaient la vallée sur leur droite. Devant eux s’étalait un terrain accidenté mais vaste qui leur permettrait une folle cavalcade ; quelques sauts d’obstacles avaient été prévus. Diane, la jument de Gabrielle, commençait à s’impatienter et elle passa une main rassurante dans sa crinière. L’animal était grand, élancé, le jarret fin et la cuisse puissante. Gabrielle avait toujours eu l’impression de voler avec Diane. Très loin d’elles Graham tentait d’apaiser son pur-sang qui piaffait tout autant.

Le baron debout sur un podium placé sagement à l’écart abaissa enfin son drapeau rouge et les cavaliers partirent d’un même élan.

Les sabots soulevèrent mottes de terre et herbes arrachées tandis que les adversaires les plus imprudents prenaient la tête. Gabrielle savait qu’elle devait laisser à sa jument le temps de trouver son rythme et elle la voulait sûre d’elle pour franchir le premier obstacle : un gros tronc qui déployait diaboliquement ses branches sur les côtés sur deux hauteurs. D’un saut léger, elles le survolèrent gracieusement ne se retournant pas pour compter ceux qui étaient déjà retardés.

Le vent la giflait bien qu’elle fut courbée sur sa monture, gonflant ses jupes comme pour révéler sa nouvelle assise tel un homme en chasse. Elle sentait sa chevelure à peine maintenue par son chapeau mais elle se laissait emporter, ne faisant qu’une avec sa monture.

Elle avait dépassé presque toute la meute, seul un cheval la talonnait. Elle sut que ce galop mercenaire ne pouvait appartenir qu’au coursier du duc. Presque côte à côte ils franchirent la rivière, puis enfoncé dans la boue le petit pont de pierre démoli, à la suite un fossé d’une largeur honorable dont se plaignait d’habitude le baron mais qui là avait servi à corser l'épreuve.

Ils arrivaient au but tellement proches l’un de l’autre que leurs chevaux auraient pu se heurter.

Gabrielle alors serra les flancs de Diane en murmurant à son oreille des mots d’encouragement et elles étaient en telle harmonie que l’animal galvanisé redoubla d’efforts. Dans une accélération finale elle parvint avant le duc au ruban qui délimitait la couse, freinant la jument qui se cabra joliment en signe de victoire.

La jeune femme riait sans retenue quand son adversaire l’approcha. D’un large sourire qui le rendait encore plus beau, il complimenta sa réussite.

Ils étaient seuls au coeur du silence, sourds aux renâclements des chevaux.                      Graham respirait vite sans que la course y soit pour quelque chose.

- Vous savez maîtriser un animal.

Parlait-il vraiment d’équitation avec ce regard dont la dureté flamboyante ne la quittait pas ?

Elle se doutait qu’elle-même avait l’air de le dévorer goulûment mais telle Pénélope au retour de son héros, elle s’impatientait d’être prise dans ses bras. Toujours sans un mot il vint près d’elle, ôta un gant et d’une simple caresse sur sa joue, la fit vibrer de la tête aux pieds.

- Je ne suis pas encore marié et votre mariage n’en a que le nom. Nous devrions en profiter …


Elle n’aurait jamais soupçonné proposition aussi directe de sa part.

Oubliant ses beaux raisonnements elle lui donna son assentiment d’un baiser gourmand qui les enflamma tous les deux.










Photo de couverture : mise en page de PCV9 sur fond Desktop Pictures iMac mixant les silhouettes créées par Mohamed_hassan et Non-longer-here sur Pixabey

Créations PCV9 : lettrine et illustration dans le texte - TDR




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