Sans en avoir l'air
Publié le 20 mars 2025
Un soupçon de 1788 aux allures du Château de Nyon (canton de Vaud)
ibeline ne détestait pas ses parents.
Enfin … pas vraiment !
Ils avaient cru sûrement bien faire - bien que la motivation en l’occurence, demeurerait à jamais cachée. Avaient-ils seulement réfléchi ? Bien sûr que non !
Elle les connaissait assez bien pour les imaginer repus après de fols ébats, chercher le prénom le plus farfelu possible, ce qui pour une fois dénotait un souci de prévoyance.
Réaction assez rare de leur part pour en prendre acte.
Cependant …
ZIBELINE !!!!
ZI-BE-LINE
Tout de même !
Comment, COMMENT, l’église avait-elle pu accepter ? D’autant que ses chers père et mère ne brillaient pas par leur dévotion protestante. Un mystère, l’un des nombreux qui les entouraient à part la chance. Il est vrai que leur nom illustre - Reverdil - y était aussi pour beaucoup.
Elle en était encore à se morfondre sur les dures réalités des noms de baptême lorsque sa jeune soeur s’avança vers elle, bienheureuse de n’avoir pas hérité d’un Pèlerine ou Feutrine.
Ses deux cadettes avaient eu l’ injuste bonheur de porter des prénoms normaux. Henriette s’assit près d’elle …
- Edmond n’est pas encore arrivé, soupira-t-elle
Le salon des von Bonstetten était prisé et accordait aux jeunes gens un peu plus de liberté dans les rapports …
Henriette - au cours de leurs invitations - s’était amourachée de cet Edmund dont le prénom était affreusement trompeur car il s’agissait d’un coureur de dot. Enfin telle était la supposition de Zibeline vu son attitude empressée auprès des jeunes héritières, sa politesse obséquieuse et ses compliments de bas étage.
Évidemment Henriette ne voulait pas entendre parler de cette éventualité.
- Quelle perte !
- Tu n’es vraiment pas gentille.
Zibeline allait répondre quand courut vers elles avec le plus de dignité possible, leur plus jeune soeur Louise. Elle parvint à ne pas s’écrouler et dans une suffocation assez bien maîtrisée, leur apprit :
- Edmund est arrivé !
Zibeline dut retenir Henriette par le poignet ; elle se levait déjà, prête à rejoindre avec un peu trop d'empressement le parvenu.
- Amélie Dujonc l’a harponné ! Maugréa Louise
Zibeline lui adressa un froncement de sourcils assez profond pour en garder une ride mais l’enjeu en valait le risque : il fallait freiner des ardeurs. D’ailleurs Henriette aurait trépigné si ses pieds n’avaient pas été coincés par ses jupons et sa robe hortensia que le fauteuil faisait bouffer.
- Je te prie de ne rien laisser transparaître.
Heureusement Madame von Bonstetten allait se produire bien que les conversations animées empêchaient d’entendre sa « très bonne voix » comme la qualifiait Sophie de la Roche. Les vers de von Matthisson avaient été récemment fêtés par les musiques de Beethoven et Schubert fournissant matière au récital d’aujourd’hui. Hébergé pour l’heur dans une douillette annexe du château, le poète singeait la discrétion aussi convaincant qu’un paon pendant la période de reproduction - comparaison que Zibeline fit semblant de se reprocher.
Dans la salle de réception dont les murs vert sauge récupéraient la lumière solaire, chacun attendit les premières notes. Le mezzo-soprano de Madame von Bonstetten s’éleva alors que le sourire de son mari l’y encourageait.
Très apprécié de tous (Sainte-Beuve lui-même ne l’avait-il pas qualifié d’ « esprit cosmopolite » ?), le bailli Karl Viktor von Bonstetten ne manquait ni de courtoisie ni de nuances, sa culture ne soulignant que sa curiosité et sa tolérance. D’ailleurs ses idées réformatrices inspirées des Lumières lui valaient quelques critiques du parti réactionnaire. Néanmoins la politique se faisait lointaine dans ce regard qu’il portait sur son épouse.
Zibeline charmée par l'interprétation du lied Adelaide, laissa errer son regard jusqu’à ce qu’il tombe sur un homme appuyé au chambranle du passage qui donnait accès au vestibule. Sa perruque très peu poudrée semblait si fine que l’on en distinguait à peine les boucles marteaux.
Le regard grave, il semblait gêné par son habit à moins que le responsable ne soit le gilet en lin richement brodé qui s’alourdissait de livres apparemment camouflés dans ses larges poches. Ou peut-être l’assemblée peu attentive au concert, le déroutait-il ?
Zibeline se laissa attendrir comme toute jeune fille se le devait à la vue d’un spécimen de ce type.
Frédérique Brun, grande amie du poète allemand hébergé au château depuis un an, de ce fait au courant de tout, pourrait sans doute la renseigner. Ce qu’elle fit, à la demande aussi modeste que possible de Zibeline dès le concert terminé.
Elles parvinrent à coincer l’inconnu à la porte de l’étage pour freiner à temps sa fuite.
- Ah monsieur de Saussure, comment vous portez-vous ?
Et sans lui laisser le temps de la renseigner, Madama Brun enchaîna directement :
- laissez-moi vous présenter une jeune demoiselle fort intéressée par la biochimie.
« Bigre de bigre ! » (Diderot ne l’aurait pas reniée), comment Zibeline allait-elle justifier ceci ? Mais le regard illuminé du monsieur la convainquit de la pertinence de l’introduction. Il se lança aussitôt dans un discours plein d’ardeur et de conviction qui leur fit oublier les quelques marches conduisant à la galerie du premier étage : lui parce qu’il ne songeait qu’à lui décrire les relevés de terrain de son père auxquels il avait participé et elle pour alimenter la conversation, de quelques hochements de tête certes, néanmoins assez efficaces pour encourager le scientifique à poursuivre.
- Suite à des prélèvements d’échantillons d’air effectués à différentes altitudes dans de grands ballons de verre, j’ai eu l’idée de peser le poids de l’air …
Là il se tut et d’un sourire plein d’espoir attendit visiblement une remarque judicieuse de sa part.
- Le poids de l’air ?
- Exactement !
Il l’avait l’air tellement content ! Zibeline en fut soulagée pour lui, et surtout pour elle-même.
- Vous ne devinerez jamais ce que j’ai découvert !
Effectivement il y avait de grandes chances.
- Les différences de poids étaient exactement proportionnelles aux différences de pressions barométriques - s’exclama-t-il avec une certaine frénésie.
- Ce qui confirme la loi de Boyle-Mariotte ! Finit-il en apothéose.
Son regard sans doute un peu vide provoqua son petit rire fort masculin qui l’agaça bien tout de même un peu.
- Excusez-moi, je m’emballe, je m’emballe ! Robert Boyle, un chimiste et un physicien avec l’abbé Edme Mariotte, physicien et botaniste, a créé la loi des gaz parfaits. Soit à une température donnée et maintenue constante, une diminution du volume d'un gaz entraîne une augmentation de sa pression. Inversement, la diminution de la pression du gaz se traduit par une augmentation de son volume. C’est une des lois de la thermodynamique.
Que pouvait-elle ajouter ?
Il dut s’en rendre compte car il s’arrêta devant l’une des nouvelles fenêtres percées qui s’ouvrait sur les toits des maisons pour laisser apercevoir le lac Léman au-delà d’eux.
- Je suis étonné que vous ayez eu la patience d’endurer mon laïus aussi loin …
Il avait donc le sens de l’humour et de l’autodérision. Un point pour lui !
- J’avoue ne pas être une spécialiste (un euphémisme !) mais vous entendre parler ainsi de lois et de phénomènes, élargit le domaine de mes connaissances (là encore c’était peu dire).
Il en fut apparemment ravi puis se laissa happer par la vue que trois grandes fenêtres avait récemment élargie, laissant la jeune fille murmurer comme une confidence,
- J’aime cet endroit. Sur les hauteurs de cet étage j’ai l’impression que le monde qui nous entoure, semble un peu moins mesquin et que le recul dont nous avons tant besoin se situe ici.
Ils se regardèrent, à l’unisson.
Sans s’en rendre compte ils s’étaient avancés vers la chambre de Matthisson dont la porte ouverte était une invite.
Ils entrèrent pour se diriger vers les deux fauteuils placés face à la cheminée.
- Il nous faudrait un chaperon n’est-ce pas ?
- La science n’en fait-elle pas office ? … Mes soeurs ne vont pas tarder à me chercher ainsi nous ne risquons trop rien, se permit-elle de préciser sans rougir.
Ses grands yeux bruns la sondèrent et l’émoi qui la gagna lui fit comprendre que cet homme serait bien plus dans sa vie.
- Vous n’êtes pas si férue de science que cela n’est-ce pas ?
Cette fois ses pommettes se teintèrent délicieusement.
- N’y voyez aucun reproche ! En bon scientifique que je suis, je goûte la curiosité et l’esprit d’aventure …
- .. chez une femme ?
- Surtout !
Ils rirent dans une tendre complicité.
- Je ne suis pas très à l’aise en société, vous avez dû le remarquer et je manque considérablement de savoir-faire dans ma façon de m’adresser aux jeunes demoiselles ; je vous sais gré d’avoir su y remédier.
- Vous êtes bien indulgent avec ma maladresse.
- Voilà un défaut que je connais assez bien pour ne pas l’avoir reconnu chez vous.
- Ne me parlez plus d’impairs alors que vous avez si joliment tourné un compliment. À leur tour leurs sourires s’accordèrent.
Par la fenêtre aux rideaux semi tirés les alpes zigzaguaient sur le ciel d’un bleu glacé pour en faire jaillir au loin le Mont-Blanc.
- Quel est votre prénom ? Demanda-t-il comme si le temps manquait.
Elle hésita.
- Le mien est Théodore, enfin celui dont usent mes intimes. Je ne l’apprécie pas forcément mais je m’y suis habitué.
Il avait donc deviné … Quelle merveille !
- Zibeline … souffla-t-elle
- Promesse de chaleur et de douceur.
Des pas pressés dont la résonance sur les briques de sol les avertirent que deux jeunes gens, isolés durant un moment, voyaient leur avenir scellé, les rendirent incongrûment heureux.
Créations de PCV9 : photo de couverture, lettrine et illustration - TDR
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