Mélodrame à deux sous
Publié en 2024
« Quand on est con, on a le destin qu’on mérite »
Dixit Marcel dans l’un de ses bons jours et il devait certainement savoir de quoi il parlait.
Penché sur les cylindres d’impression, Philippe eut un sourire dérisoire car aujourd’hui il aurait pu appliquer ce verdict à lui-même. Il était venu plus tôt ayant besoin de s’occuper les mains afin de moins penser sur un boulot qu’il avait délégué depuis longtemps.
Sa femme, sa dulcinée, son « repos des guerrier » (il s’esclaffa) s’éloignait de lui sans qu’il trouve l’idée géniale qui la lui ramènerait.
Il passait son temps à faire semblant, au début de ne pas la voir tourner autour d’Eugène telle une luciole, par la suite de ne pas compter ses bouderies au moment de gagner le lit, plus tard de ne pas noter ses distractions, couverture d’une tristesse profonde.
Partagé entre son ami et son amour, il avait balancé au cours des années entre différents états d’âmes, ivre de ne plus savoir où se diriger. Il n’osait se confier à personne, perdu face à cette cruauté : le seul qui aurait pu le conseiller en était la source.
Se marier, avoir des enfants n’avait rien effacé d’Eugène en Lindsay, il l’habitait. Quand il avait pris la décision de quitter femme enfant amis, la situation n’avait fait que renforcer en elle l’illusion d’avoir pu le rendre heureux s’il l’avait seulement voulu.
Philippe alla chercher le produit pour nettoyer la presse à vitesse lente.
Que faire ?
Provoquer Eugène ?
Confronter Lindsay ?
Philippe ne voulait perdre ni l’un ni l’autre.
Si les tracas ou les doutes le terrassaient, tous deux tels les pôles de son monde maintenaient l’équilibre.
Il savait qu’Eugène ne passerait jamais à l’acte. Au lieu de le soulager cette certitude ne le tourmentait que plus. Parce que Lindsay au lieu de refouler son envie l’avait laissée grandir déversant au goutte à goutte sa frustration sur Philippe.
C’est sur cette pensée que l’accident se produisit.
En s’appuyant sur la commande de démarrage il avait mis la machine en fonction alors que le système de verrouillage n’avait pas été neutralisé. La douleur avait presque été la bienvenue pour avoir matérialisé celles plus sourdes de ses aléas amoureux.
C’est ainsi que sa main gauche avait été perdue.
Pour l’0ccasion les potes s’étaient réunis autour de lui à l’hôpital
sauf Eugène.
Puis Lindsay aux petits soins pour son mari, inquiète au point de rassurer Philippe sur les sentiments qu’elle lui portait, était revenue vers lui.
De quoi prolonger l’éternel mythe du sacrifice …
Poilant non ?
Note
Inspiration de l'illustration (Chantal Perrin Verdier) dans le texte : Duel d’Eugène Onéguine et de Vladimir Lensky par Ilia Répine, aquarelle (1899)
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