Inutile de palabrer
Publié en 2024
Un soupçon de 1746 aux allures de Ségur-le-Château
uand la première fois son frère lui avait dit qu’elle était trop grosse, Benjamin n’y avait pas prêté attention - Léopold mentait comme il respirait, voire plus !
Cependant quand la seconde fois son cadet avait ajouté une verrue sur le nez pour surenchérir sur des cheveux gras et rares, là il avait douté ; le portrait contredisait en tout point celui qu’il avait commandé pour pouvoir se faire un avis sur la jeune fille en question.
La dernière fois - après la troisième visite à sa prétendante, Léopold avait assuré qu’elle était vulgaire.
Il fallait que Benjamin s’en assure par lui-même !
Ce pourquoi il se laissait malmener par les routes cahoteuses du limousin dans son cabriolet que son cocher menait avec la frénésie du domestique dévoué.
Il avait choisi la voiture la plus discrète, celle qui ne dessinait pas sur ses portières armoiries de la famille : après tout valait-il mieux me pas tenter les bandits de grand chemin.
Ruminer suffisait bien assez.
En effet …
Il n’était pas question que cette alliance n’ait pas lieu !
Que ce soit à cause de son jeune frère ou de la prétendante. Un contrat avait été signé par les pères des deux jeune gens et Benjamin entendait bien l’honorer.
Lui-même était encore célibataire, il ne voyait pas l’intérêt de produire un héritier puisque son plus jeune frère lui en fournirait bien assez.
Ce dernier n’y couperait pas !
Agacé tant par la perte de temps que son dos moulu il ne parvint à somnoler que très peu. Aussi vit-il enfin apparaître le petit château au-delà du pont, avec un grand soulagement.
Il avait été annoncé puis introduit.
Deux jeunes filles - une petit blonde effrayée et une grande brune altière - se tenaient maintenant devant lui. Elles se taisaient depuis qu’ils les avaient saluées, elles et la dame plus âgée qu’il reconnut comme la mère de la promise.
D’après le portrait dans sa poche la brune devait être la promise elle-même et …
… Elle était délicieuse, encore plus que son portrait, il fallait bien l’avouer.
La mère se décida enfin à parler.
- Monsieur le Comte, nous n’attendions pas votre visite !
Pardi, il y comptait bien : toujours surprendre l’ennemi !
Il avait annoncé sa venue mais à une mauvaise date.
- Vous n’avez pas reçu mon message ? Exigea-t-il presque mais ce fut la fille qui répondit.
- Le courrier a dû se perdre.
Le ton en apparence poli, ne masqua pas la malice. Cette petite peste mentait !
Et son frère n’était pas le seul manipulateur.
Finalement ils iraient très bien ensemble !
- Vous êtes évidemment monsieur le comte le bienvenu et je vais de ce pas faire préparer votre chambre.
Pendant que la vicomtesse allait prévenir sa domesticité, les jeunes filles échangèrent un regard qu’il surprit juste à temps. Quelque chose lui disait de surveiller ces deux-là, surtout la fiancée, SURTOUT ELLE !
Elles s’assirent enfin ce qui lui permet de s’asseoir à son tour pour soulager ses jambes.
- Avez-vous fait bon voyage ?
Le regard était neutre, la voix aimable pourtant il y avait un je-ne-sais-quoi qui le laissait sur ses gardes.
- Très bon merci.
- Comment se porte votre frère ?
- Bien.
- Vraiment ?
D’un mouvement de menton il sollicita une précision qu’elle lui livra aussitôt :
- Il a été quelque peu incommodé lors de son dernier séjour et semblait pressé de nous quitter.
Était-ce de l’espoir ou de l’amusement que filtraient ses paroles ?
- Et bien il se porte désormais comme un charme et envisage vos noces avec empressement.
Voilà, elle était contrariée
ainsi que lui-même finalement tant la navrer semblait le réjouir intérieurement.
Il nota également que la blonde semblait pencher sur le côté. Étrange !
Ne comprenant pas trop ses propres réactions il n’entendit pas tout de suite sa question.
- Vous n’êtes donc pas au courant ?
Au courant de quoi exactement ?
Comme si il avait proféré la remarque à voix haute, elle compléta :
- Le mariage doit être reculé en raison de la maladie du pasteur.
Sur cette déclaration elle battit des cils, l’innocence incarnée.
- Quelle maladie ?
- La même qui a frappé votre frère.
Cette fois la jeune amie manqua de s’étouffer ; fort obligeamment la fiancée tapota ses omoplates.
- Nous nous faisons beaucoup de souci.
Elle avait l’air aussi inquiète qu’un chat piégeant un rat, le rat en l’occurence étant lui-même.
L’estime pour son frère remonta de quelques crans.
- Sabrina avez-vous fait servir des rafraîchissements ? Reprocha la mère en revenant.
- Non mère, j’attendais votre retour pour connaître vos désirs.
Cela sentait la fille attentionnée à plein nez tellement qu’il aurait volontiers porter son mouchoir au sien.
Quelle impertinente !
Son séjour promettait néanmoins d’être divertissant.
Il démarra sous les meilleurs auspices : un soleil flouté de quelques nuages, une brise délicatement imprégnée du parfums des fleurs et une compagnie agréable composée des quelques notables invités ou recevant en leur propre demeure.
Benjamin en apprit beaucoup sur les deux jeunes filles, assez librement éduquées, promptes à l’indépendance surtout Sabrina ; Isabelle, la timide dont il avait enfin retenu le prénom, se montrait plus secrète mais semblait pouvoir suivre le mauvais exemple de sa cousine (car tel était leur lien) sans trop de complexes. Il comprit que cette jeune fille s’intéressait beaucoup à son frère ; dès que sa présence ici était évoquée elle rougissait outrageusement et alimentait la conversation à son sujet avec une détermination qui faisait sourire « l’autre ».
Ils rendirent visite à l’abbé apparemment remis de sa maladie qui avait fait suite à l’ingurgitation d’un pot de confiture savamment préparé par les mains de l’obligeante Sabrina - pot que son frère avait également goûté. Coïncidence fascinante sur laquelle la cuisinière amatrice s’était un peut trop étendue provoquant une pâleur choquante chez sa cousine.
C’est là que Benjamin avait décidé de mener son enquête.
Et pour cela il attendrait la nuit, une soirée plus précisément, celle du bal donné en son honneur.
Quand il l’avait vue descendre l’escalier centrale dans sa tenue bleu nuit tachetée de broderies argent, sa taille flattée par la coupe en V, la perruque parée d’un bijou à plume, il l’avait admirée sans vergogne. Il avait fallu la toux ostensible de la mère pour le sortir de sa torpeur.
Il lui avait offert son bras pour l’accompagner jusqu’à la salle de bal. Sabrina, avec une expression de gêne qu’il lui voyait bien pour la première fois, avait hésité avant de poser une main délicate sur sa manche.
Il avait dansé toutes les danses jusqu’à maintenant et avait veillé à inviter toutes les danseuses présentes hormis les plus âgées.
Voyant ses hôtesses impliquées et l’attention des dames centrées sur un nouveau célibataire, il s’éclipsa vers les chambres à l’étage.
Il ne sut jamais pourquoi il choisit d’abord de visiter - fouiller serait grossier - l’ancienne salle de classe. Elle était encore imprégnée d’odeurs de craie comme si les années n’avaient cessé d’écrire sur le tableau ou remplir les ardoises oubliées dans un coin.
Derrière deux petits pupitres une armoire mal fermée attira son attention.
Il s’en approcha et ouvrit avec moult précautions les deux battants. Il frémit au premier grincement mais personne ne vint le surprendre. Plus doucement il écarta totalement les portes et se pencha sur un sac trop rempli pour ne pas être suspect.
Il en tira une robe affreuse, deux coussins déplumés, une perruque puante, des accessoires de maquillage dont deux énormes verrues et ainsi de suite …
Il tenait la coupable !
C’est le bref cri derrière lui qui le lui confirma.
Elle se tenait dans la lumière échappée du seuil et sa silhouette ainsi masquée, se dessinait plus finement encore.
- Vous n’avez pas le droit !
L’indignation de la tragédienne !
Elle devait faire fureur dans les spectacles amateur qui se donnaient apparemment parfois au château.
En désignant le tas à ses pieds, il persifla :
- Cela ressemble à s’y méprendre aux descriptions de mon frère …
Elle se précipitait sur lui pour lui arracher son trophée (la perruque tendue comme un drapeau de bateau corsaire) quand elle se prit dans l’ourlet de sa robe manquant de tomber ; il la rattrapa à temps par la taille et dans ce mouvement l’approcha de lui, bien plus qu’il ne l’aurait voulu.
Sa bouche d’un rose pulpeux capta son regard tandis qu’il ressentait la moindre de ses courbes contre lui. Elle le regardait, pantoise, vulnérable soudain - était-ce un tremblement qu’il décelait ?
Il se sentit brûlant, indécis et pourtant certain de ce qu’il allait faire : il l’embrassa, la serrant au point de la sentir se fondre en lui.
Ses lèvres moelleuses n'avaient jamais savouré de baiser mais elles l’appelaient plus sûrement qu’une amante expérimentée. Sa langue hésita puis s'enroula autour de la sienne comme affamée.
Il se laissa capturer pendant ...
pour parvenir enfin à la relâcher.
Titubant légèrement, elle se raccrocha aux bordures de sa veste. Ses mains à lui s’attardèrent sur sa taille dont elles faisaient le tour. Il ne put que reluquer son corsage soulevé par son souffle rapide.
Seigneur !
Il devait reprendre le contrôle.
Évidemment alors qu’à cet instant, histoire d’être sauvé, il aurait bien aimé qu’elle meuble le silence, elle avait choisi ce moment pour se taire.
- Demain je demande votre main à votre mère. Vous ne pouvez épouser mon frère après ce qui vient de se passer entre nous.
S’attendant à des salves d’injures ou du moins à de véhémentes protestations, il fut surpris de la voir seulement hocher la tête.
Le baiser lui avait-il autant plu ?
Voilà qui promettait un heureux mariage, se dit-il oublieux de ses voeux de célibat éternel.
Quant à son frère il n’avait qu’à le caser avec
la cousine !
Photo de couverture par CPVerdier - Créations et costumes Isabelle de Bochgrave - Exposition Fantômes de papier en visite au château, Château de Nyon, Suisse, 2024.
Création de PCV9 : lettrine et illustration dans le texte - TDR
#romance #attirance #18ème #fiançailles #promise #contrat #noces #aristocratie #societe #engagement #celibataire