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L'inénarrable Lieke Cleijndert

Publié en 2024

Un soupçon de 1886 aux allures de Boston



 




l y avait toujours pire ! Il y avait toujours pire ! »

Si elle se le répétait autant que nécessaire elle pourrait sûrement y croire.

Au départ elle avait plus ou moins voulu mettre en pratique, la poussée d’Archimède et elle s’était dit qu’une sorte de leçon vivante intéresserait les enfants dont elle avait la charge.

C’était sans compter avec leurs tempéraments respectifs !

Elle avait juste été assez inconséquente pour l’oublier un bref instant.

Le lac du Boston Public Garden avait regorgé de bateaux cygnes tous invariablement molestés par le vent ou plus tragique encore par des mains d’enfants, dont les deux qu’elle était censée instruire : le garçon plein de boue que sa soeur lui avait lancée après avoir elle-même été copieusement aspergée d’eau. Lieke avait été trop loin pour les freiner et puis de toute façon …

Lieke en avait plus qu’assez ! Elle n’avait rien d’une Mary Dyer.

Peut-être aurait-elle la chance qu’ils se noient tous les deux en tentant de rattraper le voiler sur lequel ils s’acharnaient depuis maintenant vingt bonnes minutes. Voire si elle partait en douce, ils ne seraient plus sous sa responsabilité n’est-ce pas ?
Elle soupira,
et se levait pour aller les séparer, enfin essayer, lorsqu’une voix - dont elle reconnut le vibrato - s’éleva derrière elle :

- Mademoiselle Cleijndert (il n’avait pas écorché son patronyme cette fois), pourquoi est-ce que je vous paie exactement ?

« Pour subir deux nains maléfiques que vous n’êtes même pas capable d’éduquer ? » ...
Évidemment elle ne le dit pas à voix haute mais se retourna docilement pour saluer son employeur, Aiden Forbes, célèbre armateur (
d’où la géniale idée d’expérimenter une loi physique avec un bateau …) qui avait mis au point un bâtiment de guerre dont l’Europe avait souvent vu le pavillon dans leurs ports.

Vu que ses ancêtres avaient tout autant été les immigrants fondateurs des États-Unis que ceux du bonhomme, elle lui aurait bien fait ravaler son petit ton supérieur

NÉANMOINS …

- Papa ! Papa              Arrêta net Lieke.

Phew

Par contre elle réalisa avant le père et ses enfants occupés à un rituel de retrouvailles que le jouet à voiles voguant vers le centre du bassin, serait définitivement perdu.


Ce qu’elle se garda bien de signaler.
On y aurait encore vu l’opportunité d’un reproche et par On, elle sous-entendait Lui !

- Aiden ! Vous ne m’avez pas attendu !

Le ton geignard immobilisa aussitôt Liam et Kayla dans les bras de leur père. Mademoiselle Eastwood vêtue de blanc jusqu’à son ombrelle se tenait à quelques pas de leur groupe telle la réprobation incarnée. Elle avait enfin harponné le veuf très convoité par la société féminine bostonienne, Le prince des Industries Forbes, qui se redressait à l’instant en apparence impassible ; néanmoins Lieke avait appris à déchiffrer quelques émotions au cours de leurs interactions et là elle avait senti de l’agacement - très net.

Mademoiselle Eastwood fixait un regard hostile sur les garnements ce qui de fait agaça Lieke (Elle et elle-seule avait le droit de médire de ces enfants !).
Elle se dressa donc entre eux et la Minerve, mais l’œil acéré de la demoiselle l’écrasa comme sous la plaque d’un microscope.

Un hurlement déchira l’instant.

Sauvée par le tocsin                ou presque !

Le bateau à la dérive avait été repéré.

Le père tenta de rassurer tandis que la prétendante parlait d’enfantillages, ce qui poussa irrémédiablement Lieke à la catastrophe suivante : elle se précipita vers le bassin, arracha une corde au loueur de bateaux, la noua en lasso puis le lança sur la surface lisse pour que le lien sans une erreur s’enroule autour de la coque.
Le bateau revint vers la rive.
Les enfants un peu trop enthousiastes, se précipitèrent sur elle, oubliant le jouet pour acclamer leur sauveuse qui malencontreusement fut poussée                                       

 ...       DANS L'EAU.

Trempée, bloquée par ses jupons mouillés, la chevelure ornée de détritus ramassés dans les profondeurs, elle ne put qu’affronter les rires et quolibets du public.
Aiden Forbes lui tendit une main charitable alors que derrière lui « l’ennemie" jubilait. Quant à Kayla et Liam fort inquiets tant de son état que de la punition à venir, ils évitaient de la regarder.

Forbes les ramena tous à la maison juste après le venimeux commentaire - susurré juste ce qu’il fallait pour être entendu - de sa fiancée :

- Je ne comprends pas que vous gardiez une telle godiche à votre service !


Le charisme de monsieur Forbes n’était plus à prouver surtout dans son bureau, son large fauteuil de cuir flattant sa carrure derrière laquelle de grands dossiers laissaient présager une activité professionnelle dense ainsi qu’un financier avisé.

Des plans d’un outrigger de paire victorienne, la coupe verticale d’une coque de vaisseau appartenant sans doute à la marine française ainsi qu’une reproduction de l’USS Constitution ornaient principalement les murs.
Une maquette, désignée comme une copie de l’architecte naval suédois Friedrich Chapman, trônait sous vitrine au centre de la pièce.

Lieke avait été convoquée non pas pour affronter une condamnation ou entendre la confirmation de son renvoi mais - ô surprise - bénéficier de remerciements déguisés pour son courage et sa détermination. Encore plus saisissante si on considérait valide le brin d’amusement avec lequel il avait évoqué la scène de son humiliation.

- Mademoiselle Cleijndert je voulais également discuter avec vous des futurs changements qui risquent de se produire dans cette maisonnée.

Lieke retint un froncement de sourcils. « Les futurs changements »  n’allaient pas lui plaire.

- Vous aurez deviné que Mademoiselle Eastwood fera bientôt partie de cette famille. Notre union vient d’être consignée chez les notaires respectifs. Notre mariage est donc programmé pour la rentrée.

Déjà ?
Il allait s’en mordre les doigts !

- Liam et Kayla auront une nouvelle maman sous peu. Je n’ai pas encore discuté avec elle des différentes options à envisager sur l’éducation des enfants mais je ne peux garantir votre poste dans les mois à venir.

Lieke avait bien son idée sur les plans de la future : placer les enfants en pension, voilà les options qu’elle ne manquerait pas de souffler au maître des lieux.
Maintenant céderait-il ?
Jusqu’à quel point désirait-il un mariage harmonieux ?

Au fond cela ne la concernait pas - à part son travail évidemment. Elle touchait une coquette somme en tant que gouvernante mais elle pouvait penser compter sur de chaudes recommandations, ce qu’il lui assura aussitôt.

- Je vous propose d’en reparler d’ici fin juin puisque nous sommes en mars. Rien ne vous empêche en attendant de rechercher une nouvelle place et si vous en trouvez une avant la fin de notre contrat je me ferai un devoir de vous libérer afin de vous éviter une perte de temps et de salaire entre vos deux emplois.

Elle acquiesça, le remercia et était sur le point de s’en aller lorsqu’il l’arrêta sur le seuil de la pièce d’un ton presque récalcitrant :

- Les enfants sont assez turbulents cependant ils tiennent beaucoup à vous et j’espère pouvoir vous garder à leurs côtés.

Encore sous le choc de ce qu’elle pouvait considérer comme une deuxième déclaration « de compétences » elle fit la révérence et quitta les lieux, presque euphorique.

Elle remontait l’escalier quand elle aperçut entre deux balustres de la rampe des frimousses anxieuses.

- Que faites-vous là tous les deux ? Vous devriez être couchés !

Ils eurent le bon goût d’afficher une mine contrite. Cependant Liam, le plus âgé, se lança pour lui et sa soeur.

- Mademoiselle Cleijndert on doit … ; sur un coup de coude de la cadette il précisa : Enfin qu’on vous montre quelque chose.

- Faites une phrase entière je vous prie Liam, vous vouliez ou il faut …

- Oui mademoiselle, il faut que l’on vous montre quelque chose … une lettre.

Elle hocha la tête et les conduisit jusqu’à sa chambre qui jouxtait les leurs. Installés sur son lit sans son autorisation elle les réprimanda avant de les en faire descendre et c’est debout face à elle qu’ils déplièrent un papier qui semblait compter une liste.

- Voilà nous avons mis par écrit toutes les qualités que nous attendons d’une maman et nous voudrions la montrer à la promise de papa pour qu’elle y réfléchisse …
- Parce qu’elle ne sait peut-être pas ce qu’il faut savoir pour être notre maman, compléta Kayla avec compassion.

- On pensait vous la montrer pour avoir votre avis.

Lieke saisit la lettre tendue. D’une écriture ronde et régulière des mots avaient été notés avec en marge des remarques apparemment complémentaires. « Gentille » et « aimant jouer » lui sautèrent aux yeux mais ce fut le texte court en guise de conclusion que la petite pointa du doigt.


Aïe ! Son nom avait souffert de cet élan que par respect elle ne contraria pas.

Lieke imagina la réaction de la destinataire en repliant la lettre et après un temps de silence, leur expliqua :

- Je vous propose de garder pour vous ce premier essai. Vous devez d’abord faire connaissance avec Mademoiselle Eastwood. Votre père compte organiser quelques rencontres avec elle ; le mieux est de vous présenter sous votre meilleur jour.

Les enfants baissèrent la tête avant l’échange d’un bref regard qu’elle ne chercha pas à décrypter puis elle les coucha l’un après l’autre sans plus faire allusion au courrier qu’elle cacha dans un tiroir de sa table de chevet.


Au cours des mois suivants les échanges entre la fiancée et ses futurs beaux-enfants furent brefs malgré de nombreuses sorties variées : pique-niques, théâtre de marionnettes, goûters réunissant les deux familles, balades en barque, à cheval dans des parcs ou dans la campagne environnante, arpenter Newbury Street dans le nouveau quartier résidentiel (mais quelle peste avait pu avoir cette idée saugrenue ?) …

Lieke constata bientôt que ses deux élèves manquaient d’attention à leurs cours, ce dont elle informa leur père une fin d’après-midi comme l’exigeaient les comtes-rendus réguliers de leurs progrès.

- Pensez-vous que mon prochain mariage les trouble ?

Elle ne voulait pas être responsable des conséquences qu’une interprétation de sa part pourrait causer ! Aussi revendiqua-telle la neutralité dans cette affaire.
Il se leva et fit le tour de son bureau pour approcher le siège sur le bord duquel elle se tenait.
Qu’il était impressionnant !

- Mademoiselle Cleijndert je fais appel à votre connaissance de mes enfants. Sont-ils perturbés par ce mariage ?

Elle parvint à cacher son agacement dans un silence contrarié.

- J’ai besoin …

- C’est bien là le problème ! Éclata-t-elle enfin. Vos besoins ! Vos demandes ! Ne chercherez-vous jamais à établir un lien avec votre progéniture alors qu’elle le réclame de façon aussi visible et croyez-vous qu’une jeune fille bien plus froide que moi, vous permettra de vous en rapprocher ? Voire même de les garder auprès de vous ?

Elle était essoufflée et rouge - de honte ou de colère, elle ne savait encore mais ce fut son sourire goguenard qui la bouleversa le plus.

- Je savais bien qu’il y avait un coeur quelque part là-dessous, fit-il en désignant son col fermé et ses couleurs sombres. Je vais donc leur demander directement ce qu’ils en pensent mais il semble que vous n’ayez plus à chercher un nouvel emploi.

Elle avait toujours aimé ce sourire là, celui plein de tendre taquinerie qu’il n’adressait qu’à ses proches.

- À moins que celui de maman ne vous intéresse ?

Elle faillit en avaler sa salive de travers.






Note :
Cleijndert (néerlandais) : nom de famille patricienne des Pays-Bas


Photo de couverture : image issue du documentaire d’Arte sur Sarah Bernhardt, Sarah Bernhardt pionnière du show business - film écrit et réalisé par Aurine Crémieu.

Lettre : écriture réalisée sur Police Opti Calculator


Création de PCV9 : lettrine et médaillon dans le texte - TDR





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