Esprits, vous êtes là
Publié en 2024
Un soupçon de 1891 aux allures de Prague
ort de ses convictions, malgré l’interdit dont l’avait
littéralement frappé l’espèce de garde du corps à l’accueil, il entra dans la pièce jonchée de bougies ; le rituel miroir au-dessus de la cheminée avait été remplacé par un tableau traversé de deux oiseaux planant dans la lumière d’un crépuscule.
Bien qu’il détestât les espaces confinés, il fit effort sur lui-même pour repérer sa mère parmi les silhouettes éparpillées sur divans et fauteuils en cercle sur un tapis Adler aux aigles trissés.
La demoiselle avait les moyens !
Sous son voile typique de ses hautes coiffes qu’elle s’évertuait à porter, sa mère se leva en soupirant dès qu’elle le découvrit fermement planté sur ses jambes, le chapeau pas même ôté.
- Česlav que fais-tu ici ?
- Je viens vous chercher.
Il s’avançait quand une jeune femme toute vêtue de byzantium (couleur seyant trop heureusement au mysticisme), se plaça devant lui.
- Vous dérangez une séance monsieur.
- Vraiment ?
- Vraiment.
D’une sérénité fort digne sans pour autant décourager le garde chiourme qui lui s’était placé juste derrière Česlav, elle ne le laissa pas aller plus loin. La blondeur pâle de sa chevelure semblait la seule lumière réelle du moment. Quelques mèches perdues autour des oreilles et sur la nuque taquinèrent le regard du jeune homme.
- Je vous invite à attendre dans le vestibule. Il ne nous reste plus beaucoup de temps.
- Je me doute.
Sans relevé l’ironie elle retourna à sa place et il dut obtempérer, plus par respect des participants enclins à l’anxiété que par la menace du mastodonte qui le suivait pas à pas. Effectivement il n’attendit que quinze minutes avant de voir les « crédules » sortir du salon. Il attrapa sa mère au passage pour la reconduire vers le landau qui les attendait. Il ne put retenir un regard en arrière : elle le scrutait, le visage impassible, les mains croisées sur sa jupe. Il en eut un frisson qu’il jugea idiot.
D’un coup bref au plafond il invita le cocher à démarrer puis reprit sa litanie :
- Cela ne fera pas revenir père !
- D’une certaine façon si.
- Mère voyons, vous qui êtes une femme intelligente comment pouvez-vous croire à ces sornettes ?
Elle détourna son attention sur le Palais de l’Industrie, structure de verre et d’acier surgie de la Grande Exposition dont mars avait ouvert les portes. À Cinquante et un mètres au-dessus du sol son toit surplombait un majestueux portail décoré de statues dont elle identifia machinalement certaines, Charles IV, Rudolf II et František Palacký avant que le fiacre ne tourne à l’angle.
De quoi lui faire oublier les reproches de son fils.
- Voilà un an que père est mort. Avez-vous eu seulement un contact avec lui à travers cette femme ?
- Tu ne comprendrais pas.
- Non et je m’en réjouis. Cette femme est un escroc.
- Elle connaît des détails qui …
- Bien sûr que oui, c’est son métier. Je soupçonne même son gorille d’enquêter en douce sur les proies potentielles.
- Non ce n’est pas possible car elle sait … des choses que je n’ai livrées à personne, qui se sont passées dans l’intimité de notre couple.
Il en oublia un instant la rue pour la fixer, choqué.
- Ne sois pas idiot, pas ce genre de précision !
- Alors elle sait faire parler les gens au cours de la séance, fit-il plus rassuré.
- Je ne confierai jamais cela à une étrangère, encore moins devant tout le monde.
- Elle devine vraisemblablement à vos expressions.
- Avec mon voile ?
- Vous le portez tout le temps ?
- Je n’ai pas envie que l’on me reconnaisse.
Il eut un rictus moqueur qu’il eut la sagesse de lui dissimuler. Ils firent le reste du chemin en silence.
La semaine se passa sans que sa mère retourne dans ce qu’il avait surnommé « l’antre de l’arnaque ». Durant ce laps de temps il n’osa pas réaborder le sujet avec elle malgré ses doutes et son impatience ; il ne lui restait plus qu’une solution : faire enquêter un détective sur la demoiselle. Celui-ci revint après une semaine d’observation la mine penaude.
Si la surveillance en extérieur ne lui avait pas valu d’être repéré, elle ne lui avait fourni aucune révélation non plus. L’homme de main ne sortait que pour accompagner la demoiselle et il ne s’aventurait nulle part pour se lancer dans de quelconques investigations ; aussi chercha-t-il à se faire engager. Malheureusement à peine avait-il mis un pied de second valet dans l’un des couloirs que la maîtresse de maison s’était dirigée droit sur lui dès qu’elle l’avait aperçu (soit à son troisième jour de présence) en lui assenant :
- Vous direz à votre maître qu’il n’a pour l’instant aucun droit de regard sur cette maisonnée. Pas plus que sur moi. Aussi vous prierai-je de plier bagage. Jarek veuillez raccompagner ce monsieur jusqu’à la porte.
Le colosse l’avait pris par le bras pour le jeter dehors. Depuis il se tenait piteusement devant Česlav qui se fit une raison.
Comment avait-elle deviné la traque ?
Pour avoir la réponse il se rendit au Café Continental, lieu de réunions dans lesquelles leur coterie disciple de Gustav Meyrink, n’admettait aucun étranger mais la mère de Česlav et une amie à elle lui servirent de laissez-passer. Là comme issue de la Prague menaçante Alenka susurrait à ses adeptes des secrets venus d’un autre monde. Les vieilles demeures, maîtresses de la rue, dissimulaient leurs histoires le jour pour les faire resurgir à la nuit tombée. Alenka apparaissait alors comme leur messagère. Était-elle seulement bonne comédienne ? Le « tour » se résumait-il à mettre en confiance les potentielles victimes ?
Le soir du 12 octobre ce fut cette fois chez František Havránek, homme de lettres versé dans l’occultisme et qui aimait particulièrement orner son salon de dessins énigmatiques comme celui suspendu derrière ses invités - que se retrouva le groupe.
La mise en scène était irréprochable aux yeux de Česlav : en costume tailleur de linon prune la vedette était installée dans un fauteuil voltaire tandis qu’autour d’elle assis sur de simples chaises son public avait également favorisé les teintes sombres.
Ses mains reposaient sur les accoudoirs, rendant ainsi encore plus longs ses doigts vierges de toute bague. Le silence - jamais réclamé par Alenka - se fit naturellement au cours des premières trente minutes. Elle ne ferma pas les yeux, ne chercha pas le rythme provoqué d’une respiration, ne joua sur aucun frémissement. Seul son regard se braquait de temps en temps sur le destinataire de son message et sur un claquement de doigts le lui adressait dans une simplicité glaçante.
À son hôte elle délivra le mystère d’un coffret piégé dans un mur depuis des siècles et qui contenait le testament utile à renflouer ses finances. À une dame masquée elle affirma que son époux ne parvenait pas à quitter ce monde parce qu’elle le retenait de ses larmes. Une jeune fille en émoi apprit que sa grand-mère l’avait lésée en décourageant son prétendant dans son dos. Un vieux monsieur trembla lorsque qu’elle prétendit qu’un ancien chevalier de sa famille hantait les rues de Prague à sa recherche.
Ainsi de suite jusqu’à Česlav !
Elle le prit dans la lumière fixe de ses yeux, hésita les lèvres finement étirées puis :
- On me souffle que vous ne devez pas vous rendre dans la vieille ville demain soir …
Sa mère le contempla avec stupéfaction car même elle n’était pas au courant. Chacun de tourner la tête vers lui, l’attention de la médium figée sur lui. Cette dernière eut le bon goût de ne pas nommer son père.
Par contre lieu et moment du rendez-vous étaient justes : il devait rencontrer le bras droit de Karel Kramář. Il s’agissait de réfléchir à la création d’un nouveau parti - « réaliste » - qui regrouperait la jeunesse autour de l’autonomie tchèque. Česlav croyait dur comme fer à la réunification des peuples slaves. Évidemment de telles doctrines n’étaient pas sans danger.
Comment pouvait-elle être au courant ?
L’un des derniers à partir, il sentit plus qu’il ne vit sa main sur sa manche.
- M’écouterez-vous ? Ou ferez-vous comme souvent : en apparence attentif à mes conseils mais dans les faits n’agissant qu’à leur mépris.
- Je ne comprends pas.
Elle lui sourit, lui revint alors en mémoire les paroles prononcées des jours plus tôt « Vous direz à votre maître qu’il n’a pour l’instant aucun droit de regard sur cette maisonnée … »
et leur avenir dans toute sa splendeur lui apparut enfin.
La médiumnité serait-elle contagieuse ?
Créations PCV9 : photo de couverture, lettrine et illustration - TDR
#médium #escroc #fantôme #esprits #coterie #disciple #Meyrink #séance #spiritisme #slaves #Prague #traque