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En bord de scène

PubliĂ© le 5 janvier 2025

Un soupçon de 1855 aux allures de Paris



"« Il y eut dans la salle, Ă  la vue de Mariette, un de ces murmures qui sont plus flatteurs que les applaudissements Â».

Les contes de printemps, les aventures de Mlle Mariette (1853) - Champfleury





lettrine



voir une marque d’intérêt réel, aurait été une erreur monumentale néanmoins l’apparition, au lever du rideau, laissa la salle sans voix.

On cherchait à travers le costume audacieusement échancré et d’une transparence érotique, la silhouette photographiée par Nadar - la Mariette nue - que les hommes se disputaient en secret.

À l’avant de la scène Elle se tenait debout parée de firmament.

​actrice scène courtisane

Elle Ă´ta bientĂ´t le bras droit de son visage pour le ramener sur sa hanche et leva la tĂŞte tandis que son regard fixait le public Ă  ses pieds. Elle ondula     le long des feux de la rampe telle une sirène faisant lentement miroiter ses appâts puis dans un semblant de pudeur approcha le rideau de velours dont les plis ramassĂ©s lui offrirent protection.                                              Après ce silence lourd dont elle accueillit les faveurs avec gourmandise elle dĂ©clama son texte.

Le décor révéla le boudoir enfumé de Mariette - l’héroïne - y recevant quelques amis. L’actrice s’allongea sur un sofa ses petits pieds à la proue. Chacun de suivre ses gestes, d’écouter la moindre inflexion grave de sa voix qui chez une autre aurait paru masculine mais qui sous ce plafond d’étoiles, résonnait d’une pleine sensualité.

Charles Desnoyer, directeur du théâtre, surveillait toujours l’ambiance depuis les coulisses ; au dĂ©but, dans le parterre Ă©chotiers et noceurs avaient rivalisĂ© de quolibets tandis que les rires de leurs cavalières se montraient aussi outranciers que leurs dĂ©colletĂ©s, estimant sans doute dans leur ensemble devoir une ambiance canaille au théâtre.                         Maintenant …

En cette soirĂ©e du jeudi 19 septembre durant laquelle se jouerait l’adaptation théâtrale de Contes de printemps, les aventures de mademoiselle Mariette celles et ceux qui chercheraient matière Ă  potins, le trouveraient indĂ©niablement dans la salle du Théâtre de l'Ambigu.          Et ce n’était pas les loges d’avant-scène qui pour une fois attiraient le regard mais bel et bien la scène elle-mĂŞme !

 Peu importait l’histoire finalement : qu’il s’agisse d’une innocente dĂ©chue qu’elle incarnait dans le moindre de ses pores ou d’une femme avisĂ©e dont l’expĂ©rience soulignait la moindre de ses courbes. Elle irradiait sur fond de toile peinte dans lequel un monde entre antique et mĂ©diĂ©val chargĂ© de salons ou de palais rehaussĂ©s d’or, rivalisait de fantaisies orientales. Devant tant de dĂ©bauche la sienne palissait pour n’en faire jaillir que sa beautĂ©.    Le théâtre vibrait sous ses envolĂ©es et chacun de se laisser emporter par les passions dans lesquelles elle les immergeait totalement.

D’autres personnages se glissèrent à ses côtés lui donnèrent la réplique tel le jeune premier Ernest-Henri Demanne, campant un Gérard fort convaincant mais elle demeurait l’étoile filante que les regards ne cessent de suivre.

Ă€ la fin de l’acte I l’actrice se retira pour se changer. L’assistant technique l’enveloppant d’un peignoir car si ĂŞtre quasi-nue sur scène relevait de son rĂ´le, la femme en coulisses se montrait toujours pudique.                          Tant ne comprenait pas la diffĂ©rence qu’elle s’était lassĂ©e d’éprouver l’amertume d’une femme mĂ©sestimĂ©e. Costumière et maquilleuse donnaient la touche finale Ă  sa panoplie de l’acte II lorsque Charles s’introduisit subrepticement.

- La salle est réceptive ce soir, murmura-t-il.

 Elle se contenta de sourire sous la main posĂ©e sur son Ă©paule : comme beaucoup d’hommes avant lui, Charles faisait la confusion entre droit et devoir ; si le premier Ă©tait absolument Ă  bannir, le second pouvait ĂŞtre tolĂ©rĂ©.                                                                                                                           Elle n’était pas sa propriĂ©tĂ©.

Se succédèrent les scènes des divers amants de Mariette et du déménagement qui firent exploser de rire le public tant y étaient caricaturés figures et tempéraments ; la tendresse fut au rendez-vous avec le petit chat noir et quelques épisodes de jeu ; la jalousie de Gérard, ses doutes, son aveuglement face à la nature sous-entendue de Mariette firent revenir l’adaptation au comique.

Afin de distraire le public avaient été chassés de l’adaptation des contes, l’étude littéraire, poétique ou artistique que le roman abordait de temps à autre. On assista donc à la consécration de Gérard auteur tandis que Mariette semblait se conforter dans sa position de courtisane.

Le moment le plus fort fut la représentation outrancière de la féérie de Gérard sur la scène de l’Ambigu, étourdissant les spectateurs dans l’amalgame de deux univers pour culminer avec la venue de Coquinet incarné par un jeune premier, Gustave Monvert, aussi débutant que son personnage ; il rafla la mise avec sa séduction insouciante et sa mine de jeune premier.

Pourtant au final ce fut l’actrice principale qui récolta fleurs et applaudissements sur scène :

 

qui salua son public Ă  la mesure de leur enthousiasme.


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Le duc de Morland attendait derrière la porte alors que la dernière reprĂ©sentation de « Mariette Â» avait sonnĂ©.

Dans sa loge Christine avait revĂŞtu une tenue assez sobre pour ne pas encourager les intentions troubles du lord anglais sans pour autant le rebuter car il Ă©tait devenu l’un des commanditaires les plus importants du théâtre. Depuis son arrivĂ©e en France remontant Ă  quelques mois, il avait très peu fait parler de lui nĂ©anmoins il Ă©tait suffisamment au fait de la vie théâtrale pour avoir eu des Ă©chos des soucis budgĂ©taires de L’Ambigu.     Les puissants de ce monde devaient possĂ©der un rĂ©seau d’informateurs ou de colporteurs assez vaste et diversifiĂ©.

Elle n’avait jamais vu cet homme et l’espérait plus subtil que les nobles habitués à la poursuivre jusque dans les coulisses. Au fond c’était avec elle seule qu’il voulait s’entretenir d’un sujet qui aurait dû ne concerner que Charles.

Une fois assise dans son fauteuil fétiche, elle fit entrer le lord,

silhouette vêtue de noir, longiligne sans être fluette. Il n’arborait ni fleurs ni écrin. Une première qui lui fit étrangement plaisir en se forçant à rester prudente, Ses yeux d’un vert métallique la sondèrent à la faire frissonner agréablement. Il n’était cependant pas question de donner des cartouches à l’adversaire ! Si tant est qu’il en fut devenu un par ses intentions.

- Madame.

Elle le regarda s’incliner puis lui répondit d’un gracieux mouvement de tête.

- J’ai sollicité un rendez-vous afin de m’entretenir avec vous des atouts de ce théâtre.

La voix était chaude, sans apprêt et lui plut hélas un peu trop.

Elle était si faible parfois …

- Je vous en prie asseyez-vous, fut la réplique prétexte à reprendre contenance.

Il croisa de longues jambes que le pantalon moulait Ă  ravir et posa avec soin gants et chapeau sur ses genoux.

- Monsieur Desnoyer a des soucis avec quelques actionnaires de son théâtre et je me suis proposé de compenser certaines défaillances à condition de connaître la situation exacte.

- Et vous pensez que je suis la mieux placée ?

 - Oui.

Un « oui Â» calme et sĂ»r de lui.

- Je voudrais savoir quels genres de répertoire est à l’affiche, si la troupe fait appel à de nouveaux comédiens, combien de représentations sur quel types de pièces ou encore le nombre d’entrées, leurs variations et sur quels spectacles … Ce genre de détails.

Le mot « dĂ©tails Â» sonnait faux. La sous-estimait-il ou au contraire se croyait-il compris Ă  demi-mot ? Elle rĂ©pondit donc Ă  toutes ses questions, chacune plus pertinente que la prĂ©cĂ©dente et d’une concision propre Ă  faire peur. VoilĂ  un commanditaire qui savait un peu trop ce qu’il voulait, promettant de futurs dĂ©bats houleux.

Charles serait furieux !

Quand le duc fut parti, il emporta avec lui cette certitude.


Charles explosa quelques jours plus tard alors qu’il commençait la répétition d’une nouvelle pièce, une adaptation du roman de Hugo, Notre-Dame de Paris.

Tandis que l’auteur ne se souciait que de Christine, Charles dont la rage en était décuplée, se tenait sur la scène aussi rigide qu’un garde de Napoléon III. Il en interrompit leurs répétitions sans considération :

- Qu’est-ce qui t’a pris de renseigner l’anglais sans m’en avoir avisé ?

 Il avait accentuĂ© le mot « anglais Â» avec un dĂ©dain dont la moitiĂ© Ă©tait adressĂ©e Ă  Christine.

- Pourrions-nous en discuter ailleurs et Ă  un moment plus propice ?

 - Pour qui te prends-tu ? Tu n’es qu'une actrice dans la troupe, aisĂ©ment remplaçable, (tous savaient que c’était faux) et je ne te permettrai pas d’interfĂ©rer dans la gestion du théâtre ou dans les dĂ©cisions financières Ă  son propos. Cela relève de mes seules attributions. Tu n’y connais absolument rien !

Elle resta quelques secondes mĂ©dusĂ©e.                                                                  Il ne s’était jamais adressĂ© Ă  elle sur ce ton, le rĂ©servant aux artistes dĂ©butants ou techniciens ou autres assistants dont il pouvait aisĂ©ment se sĂ©parer. Elle posa calmement son texte sur la table autour de laquelle ils s’étaient installĂ©s pour la lecture de la pièce, se leva et partit vers sa loge. Il la rattrapa par le coude dans les coulisses.

- Je t’interdis de me fuir !

Hugo qui les avait suivis, s’interposa mais Christine le balaya par sa réponse :

- Crois-tu que coucher avec moi te donne le droit de diriger ma vie professionnelle ou personnelle ?

 - Excellente allusion : coucher est ton talent le plus sĂ»r. Tu devrais en user auprès de ton nouvel admirateur, voilĂ  qui arrangerait bien le théâtre. N’est-ce pas Monsieur Hugo ?

L’auteur n’apprécia pas d’être pris à parti sur un tel ton et la jeune femme en profita pour s’éclipser. Ce qui redoubla la fureur de Charles qui la suivit oublieux des témoins qui ne savaient comment réagir lorsqu’il bloqua la porte de la loge qu’elle avait voulu refermer sur lui.

- Ne recommence jamais … Commença-t-il

- … Hé bien rassure-toi ! Je n’en aurai plus l’occasion. Je démissionne et puisque je suis si aisément remplaçable tu trouveras une autre Esmeralda !

- Et oĂą iras-tu ?

Face au ricanement qui naissait déjà dans son regard, elle répondit au hasard juste pour le plaisir de le contrarier :

- Figure-toi que L’Ambigu n’est pas le seul théâtre que ton lord possède. Il me trouvera bien une place dans l’un d’eux et de nouveaux rôles !

LĂ  elle lui claqua enfin la porte au nez.


âť–     âť–     âť–     âť–


Dans le jardin du Luxembourg, assise près de la Fontaine Médicis Christine laissait son reflet miroiter sur le plan d’eau. N’apercevant que vaguement la sculpture au centre de la niche, elle les aurait sans doute ironiquement remplacés par - elle-même pour Galatée - Charles et le duc par Polyphème et Acis.

Elle Ă©tait lasse de devoir ses faveurs, lasse de les voir s’étriper pour tenter de la rĂ©cupĂ©rer et Ă  ce point prĂ©occupĂ©e (elle se demandait si elle ne devait pas se retirer des planches), ne vit pas tout de suite Gustave Monvert se diriger vers elle.                                                                                                            Il remontait l’allĂ©e avec nonchalance, la canne inutile mais fort Ă©lĂ©gante, souriant Ă  quelques admiratrices l’ayant reconnu. Son allure ne laissait personne indiffĂ©rent. Seule Christine rongĂ©e par ses questionnements ne le remarqua que lorsqu’il s’assit Ă  cĂ´tĂ© d’elle.                                                           Il posait un regard grave sur elle qui l’interpella.

- Je me demandais si commencer une nouvelle vie professionnelle vous tenterait …                                                                                                                       - Les salutations sont un peu courtes jeune homme !

Il eut un petit rire.

- Je pensais que rentrer dans le vif du sujet, vous plairait.                                  - Ah ! Vous targueriez-vous d’être fin observateur ? Ou de me connaĂ®tre dĂ©jĂ  ?

Cette fois ce fut un sourire, fort charmant.

Elle aimait assez qu’il inverse les rôles : que ce soit lui qui fasse des coquetteries tandis qu’elle se montrait plus abrupte. Soit il était très malin (assurément) soit c’était dans sa nature (fort probable) ou les deux !

- Après le succès de Mariette, j’ai gagné quelques relations qui sont prêtes à investir sur mon nom.

Il ôta son chapeau comme pour alléger le côté officiel de sa démarche.

 - Je n’ai pas assez d’investisseurs pour acheter un théâtre mais je compte former une troupe itinĂ©rante qui passerait par les grandes villes de France : Lyon, Marseille, Bordeaux, Rouen, Nantes, Lille, Toulouse et bien d’autres par la suite.

Il la fixa avec curiosité et intérêt.

- Le confort ne serait pas au programme car je choisirai le mode de dĂ©placement et d’hĂ©bergement des gitans …                                                          - Des roulottes ? Lui laissa-t-il prĂ©ciser.

Il hocha la tĂŞte.

- Me proposez-vous une place ?                                                                                 - Oui. Vous seriez mon actrice vedette. Je dĂ©baucherai sans doute d’autres acteurs de l’Ambigu.                                                                                                     - Charles ne va pas aimer. Le duc non plus puisque vous allez le concurrencer directement dans son projet.                                                            - Je sais.

 Ce qui ne sembla pas lui dĂ©plaire.

- Vous bénéficiez d’une notoriété qui vous assure train de vie et rôles à vie cependant un petit goût d’aventure permet parfois au talent de se remotiver voire de se perfectionner … Donc ma proposition vous agréera peut-être …

Elle lui opposa un sourire diplomatique qu’il souligna d’un regard dĂ©concertĂ©. Il Ă©tait bien plus jeune qu’elle et d’habitude elle prĂ©fĂ©rait des hommes mĂ»rs mais il ne manquait ni d’assurance ni d’attrait. Il n’avait pas la rĂ©putation d’un coureur et il devait suffisamment respecter les femmes pour les mener au plaisir.                                                                                      Parce quelle sentait qu’il attendait d’elle bien plus - comme d’habitude !

 - Vous attendez-vous Ă  ĂŞtre mon amant ?                                                                - J’en rĂŞve. NĂ©anmoins lĂ  n’est pas mon but. Je crois en vos dons et j’ai besoin de l’aura de l’actrice reconnue. Maintenant si nous nous trouvons d’autres points communs j’en serais ravi.

Pas de bouquets, pas de poèmes ni de promesses ambiguës.
Pas de chantage non plus ni de pression.
Un rapport d’égal à égale, enfin !


Au fond n’était-ce pas la solution qu’elle attendait : ce départ ? Ce renouveau ? Et si l’amour se glissait par inadvertance, ce pourrait être une jolie histoire …

Il prit sa main, se pencha et lui murmura :

- Bonjour ma dame.








Créations PCV9 : Photo de couverture et illustration

Fond photo couverture N/B  : paris1900.lartnouveau.com 

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