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E  B  L  I  S

Publié le 21 février 2025

Je me retrouve encore entre ces façades à marcher le long de leurs remparts de pierre et de béton. J’avance ensuite le long de grilles dont les lances s’élancent vers le ciel.

La porte apparaît bientôt, j’en tire la sonnette la faisant retentir aussi tremblante que la lune entre les nuages, carillon qui résonne plus en moi que dans le désert de la rue.

J’examine les pierre rouges d’une couleur salie et personne pour l’instant ne fait vivre une fenêtre lorsque je guette le frisson d’un rideau. D’un jaune cru les voilages empêchent de voir à l’intérieur.

La porte alors s’ouvre sur une ombre.

La chevelure d’or rhodié auréole un visage comme moulé dans la porcelaine ; il n’a que pour parure le regard d’un sombre violet. Au-dessus de la bouche morte, l’oeil armé de cils translucides me transperce.               Je comprends à son absence de surprise qu’elle m’attendait ; pire, mon heure d’arrivée ou peut-être plus sa précision, correspond sans doute au moment qu’elle s’était fixé. Je demeure troublée presque délicieusement effrayée alors qu’elle me cède le passage sur un sourire à glacer l’hiver.

Je la suis dans la visite d’un intérieur spacieux dont les plafonds arqués si haut qu’ils en disparaissent dans l’ombre, donnent le vertige. Le bois domine l’ornement, conférant une sombre chaleur aux pièces contre laquelle quelques sculptures en stuc luttent difficilement. Soudain un couloir étend son brouillard devant moi. Au début quelques carreaux de faïence éclairent les murs pour se fondre peu à peu dans un tissu de fleurs noires, me guidant presque dans ce piège que concentre l’espace.

Mon hôtesse monte le large escalier à double révolution dont le luxe paraît incongru dans ce décor.

Il ouvre l’étage des chambres.

Passant devant elles je perçois à peine ce qui les remplit - sinon qu’elles semblent animées d’une respiration intense. Un souvenir du rez-de-chaussée s’impose alors à moi : le salon vide où l’âtre tente vainement d’animer ses flammes pour un divan oublié là, tout de velours et qui jure avec sa couleur de victime.

Je me sens légèrement inquiète. Vais-je vivre dans cette demeure ?

Chaque jour mous mangeons ensemble et nous discutons. Nous nous plaisons à abandonner quelques confidences en dégustant du vin chaud.

- Cette maison est un héritage de génération à génération - m’apprend-elle un soir. Aucun d’entre nous n’a jamais pensé à s’en séparer. Et chacun d’entre nous y a vécu en solitaire.

Son regard éteint aussitôt toute pensée.

Une seule chose m’avait été demandée :

- N’oublie jamais tes clés. Elles sont les seules à t’autoriser l’entrée. S’il m‘arrive de revenir tard, ne m’attends pas ni ne me rejoins.

Il me faut donc taire toute curiosité.

Je promets sans chercher à savoir ce qu’elle fait durant les heures où elle n’est pas avec moi.                                                                                              Certains soirs elle lit à mes côtés, le feu du salon miroitant dans ses mèches, réchauffant son profil inaltérable. Plongées dans nos livres notre loisir devient confiance partagée. Nous sommes heureuses.


Nous nous voyons moins mais elle conserve à mon égard la même sympathie, entretient la félicité de nos conversations. Je suis convaincue qu’elle aime notre vie à deux, libre d’horaires ou de contraintes.               Mes journées paraissent si courtes que j’en oublie ce à quoi je les occupe et je vis désormais mes soirées, seule. Angoissée par l’ambiance étouffée, je m’endors soupçonneuse envers l’indiscrétion de certains bruits.        Comment expliquer la menace que le vide silencieux propage à chaque étage ?

Elle n’invite jamais personne et je m’aperçois que moi non plus. Ai-je seulement des amis ? Elle, se satisfait apparemment de ma présence et indubitablement l’inverse est vrai mais l’énigme qu’elle symbolise commence à me peser ainsi que les questions que je n’ai pas le droit de formuler.

Des semaines s’effilent encore.

Elle continue à me charmer de ses mots :

- Je me sens particulièrement comme une oeuvre inachevée … Les autres semblent si flous à mes yeux … Tu es le premier ange que je rencontre …

Je contemple souvent son visage lisse d’inquiétudes lorsqu’elle parle ainsi. Elle ne juge rien ni personne cependant son discours parfois décousu me perturbe.

Par une fin d’après-midi assez pluvieuse, je reviens chez nous, impatiente de lire paisiblement dans un coin du salon loin de l’orage que préparent les nuages. C’est alors que je m’aperçois avoir oublié mon trousseau de clés. Je suis anxieuse à l’idée de les avoir laissées à l’intérieur ou plus grave de les avoir perdues. Je m’assois sur les marches de l’entrée. Vais-je devoir attendre mon hôtesse ?                                                     Je frémis.                                                                   La nuit approche,                                                                                                       les lignes du ciel sombrent à l’image de mes pensées qui se liquéfient comme si le temps figeait les reflets dans l’obscurité.                                    Mon coeur est oppressé frustrant ma respiration.

Je me redresse brutalement et dans un réflexe absurde secoue la porte en forçant sa poignée. Le bois palpite, gémit en réponse à mes halètements, à la frayeur qui me pousse à tempêter de plus belle contre le vantail.

Je vocifère bientôt jusqu’à …                 jusqu’à ce que l’un des battants cède.

Immobile je fixe l’entrebâillement noir et dense qui s’infiltre par l’ouverture, qui m’appelle et me repousse en même temps. Je passe le seuil, pénètre le vestibule et sens plus que je n’entends le murmure à mes oreilles « je t’avais pourtant prévenue qu’il ne fallait pas oublier tes clés ».

Personne pour revendiquer ces mots. J’ai la certitude que la maison est inhabitée.

Je passe devant le salon d’où le divan a disparu, je me dirige vers l’escalier central dont les marches se couvrent de fissures que je n’ai jamais remarquées. Je monte vers ma chambre, les portes des autres étant fermées. Je me persuade d’être suivie par un souffle et me retourne plusieurs fois ans voir quoi que ce soit.

Une fois près de mon lit j’y dépose le peu d’affaires que j’ai amenées ici. Je ne supporte plus ces murs, cette ambiance ou l’achromatopsie qui m’a gagnée au fil des jours. Je remplis une valise me jurant de ne plus revenir ici.

Je cours jusqu’à l’escalier, le descends avec affolement et suis sur le point d’atteindre la porte lorsque subitement elle se fait immense, infranchissable. Un vent terrible se lève, me pétrifie puis me fait reculer, lentement, de plus en plus, heurtant le sens contraire de ma fuite.

La lugubre lamentation s’élève alors et malgré moi remontant en arrière l’escalier, je ne peux que la laisser m’emmener là où elle me veut.

En sueur je m’observe gagner un étage que je m’étais toujours interdit :       le grenier.

triptyque

Je prie - le ciel, n’importe quelle puissance - de m’accorder une échappatoire. Je me débats face au déchaînement des éléments, devinant la prison qui là-haut me guette : le dernier escalier, étroit, bien plus vieux que les précédents qui empêche tout espoir de sortie. La tempête m’a couchée sur les marches. je tente de me raccrocher au bas de la rampe mais ma main est déviée par la puissance vorace de l’air qui me maintient au sol.

Mes doigts tombent alors sur la froide douceur d’un pied.

Mes yeux remontent  sur les chevilles, les jambes moulées par une chemise de nuit blanche, les bras si longs, les épaules creuses, enfin vers SON visage au dessus du col trop serré.

Le regard vide de ses orbites se penche vers moi, s’agrandit, cherche à m’aspirer.

La bouche déformée par un plaisir suspect exhale :

- Trop tard !



démon djinn






Créations de PCV9 : photo de couverture et illustrations - TDR




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