Qu'à Dieu me plaise !
Publié en 2024
Un soupçon de 1820 aux allures de Croghan, King’s County, Irlande
JOUR 1
éminiscence d’une époque délibérément ignorée, l’enfant le regardait - son seul héritier qu’il découvrait à l’instant.
Debout devant son bureau sur lequel du bout des doigts s’appuyait sa main altière - la bague au sceau de sa famille, oiseaux blancs sur fond noir, en étant valorisée - le baron Graham Talbot de Malahide considéra le petit garçon.
Très droit sur ses jambes potelées l’enfant semblait prêt à faire un salut militaire. Son habit rêche flottait un peu autour de la taille et des genoux mais il était propre.
- Sa mère est donc décédée ?
La question s’adressait à la pâle figure se tenant derrière le gamin. Apparemment une bonne dont la robe de calicot jurait avec le décor rococo et dispendieux du cabinet personnel du baron.
- Oui monsieur.
Il réfréna un frisson : demander à cette plébéienne un minimum d’étiquette reviendrait à accorder le droit de vote au peuple ! Il ne la reprit donc pas sur sa façon de s’adresser à lui.
- Quel âge a-t-il ?
- Quatre ans … … Monsieur.
Il soupira.
- Et son prénom est Thibaut.
Il ne lui avait rien demandé, surtout qu’il ne comptait pas garder ce prénom de bas étage. Là encore il préféra se taire.
- Bien, allez dans les cuisines quémander un repas. Soames vous y conduira. Je vais faire connaissance avec ce jeune homme.
Quand la femme fut accompagnée ailleurs, le garçon la suivit seulement des yeux. Le baron guetta un caprice ou une réaction vulgairement spontanée mais tout à son honneur l’enfant ne bougea pas. Tétanisé ou trop idiot pour comprendre la situation ?
- Savez-vous où vous êtes ?
« Thibaut » parut réfléchir.
- Chez toi ?
- Absolument et vous devez vous souvenir de ce fait tout le temps que vous passerez ici. Par ailleurs vous devez dès à présent me vouvoyer et m’appeler my lord.
L’enfant toujours immobile ne donna aucun signe d’assentiment. Pourvu qu’il ne soit pas demeuré !
À un étage plus haut, la baronne se crispait sur sa broderie en attendant le retour de sa suivante sur l’entretien qui avait lieu en bas dans « l’antre » de son époux. Quand celle-ci entra, malgré elle la baronne se dressa sur sa chaise, l’ouvrage froissé par le mouvement.
- Alors ?
- My lord parle avec le garçon, fit-elle aussi méprisante que sa maîtresse l’attendait d’elle.
Son bâtard était donc dans les lieux !
Que ce noble de campagne bien content d’avoir trouvé sa dot, lui inflige un tel camouflet la rendait furieuse : lui imposer le rejeton d’une ancienne maîtresse issue d’un milieu honteux : celui du travail rémunéré. Bien que décédée elle venait hanter le présent d’une femme au sang pur et d’une ascendance irréprochable. Néanmoins son époux n’en ferait qu’à sa tête (comme d’habitude) et elle devrait supporter cette engeance du bas peuple.
Il serait le rappel lancinant de son incapacité à enfanter et si elle se permettait la moindre remarque, le baron ne se gênerait pas pour le lui rappeler.
Elle devait donc serrer les dents et feindre la normalité.
JOUR 5
Averti dès potron-minet (ou presque) par la nurse chargée de l’éducation de son fils, le baron convoqua l’enfant dans le cabinet.
- On me dit que vous n’écoutez pas et que ne fournissant aucun effort au préalable, vous ne vous conduisez pas bien.
Face au long silence, Graham Talbot de Malahide releva les yeux de ses papiers. Désormais bien habillé dans une tenue à ses mesures, le garçon ressemblait à ce qu’on attendait de lui ; il allait falloir par contre que l’attitude suive. Graham se laissa pourtant distraire par le regard hazel évocateur de celui plus doux qui quelques années plus tôt avait ému un homme qu’il n’était plus.
Le gamin était aussi beau que sa mère mais quelque chose dans la joue rebondie, le front, le menton volontaire, évoquait son propre portrait au même âge dans la galerie du second étage.
- Qu’avez-vous à répondre James ?
- J’aime pas la dame en noir.
La nurse, sans doute.
Comme la dernière fois la voix tendre et flutée le prit de court. Avait-il été lui-même aussi petit ? Aussi vulnérable ? Se souvenait-il de son propre père immense dans son maintien rigide, rapide au reproche ?
- Ni l’autre méchante …
Ah ! La baronne, sans aucun doute. Elle faisait une piètre belle-mère.
- Obéir est votre devoir, il n’est donc pas question - petite grimace à l’idée de prononcer le mot - « d’affection ». Soit vous vous montrez docile en faisant honneur à votre nouveau rang, soit des privations s’en suivront.
L’enfant darda sur lui ses grand yeux. Aussi crut-il y deviner un soupçon de larmes mais les longs cils soudain baissés l’empêchèrent de vérifier.
- Vous pouvez regagner la nursery.
À la suite de quoi Graham ne parvint plus à se concentrer sur les chiffres de son domaine dont il préféra parcourir les terres à cheval, longeant les tourbières tellement utiles au chauffage et à la cuisine mais aussi aptes à attirer les « will o’ the wisp ». Il s’amusait de ces superstitions mais gare à ne pas y rôder la nuit car les marécages pouvaient piéger certains promeneurs imprudents dans l’obscurité, loin du chemin sécurisé.
Le soir lui fit retrouver l’enfant sis à l’autre bout de la table, caché à demi par les chandeliers et les surtouts de table qui les séparaient. Peu désireux d’élever le ton il fit rapprocher James de son propre siège. Le petit le regardait avec intensité si bien qu’il finit par lui demander pourquoi.
- Maman a dit que tu étais gentil …
- Et ? …
- C’est pas vrai.
Il en eut un idiot coup au coeur et plus par vexation que par souci de vérité, il rétorqua :
- Je ne suis pas là pour être gentil.
Pourtant l’évocation de la mère lui rappela un temps heureux : un visage lumineux se tendait vers lui … Elle lui avait pris la main pour l’entraîner dans la lande où le vent courbait les herbes comme il l’aurait fait de vagues. Ils avaient couru insouciants loin encore des rodomontades paternelles, de l’interdit et de la souffrance.
Aylin …
Une contradiction si attachante : juvénile ou mûre, toujours prête à croire au meilleur mais déjà marquée par sa condition. Il sortit de ce souvenir plus bouleversé qu’il ne l’aurait voulu et jeta de sa plus haute condescendance à James :
- Votre mère est morte. Maintenant vous devez penser à ce que vous voulez devenir.
- Maman est pas morte.
Et sur cette énigmatique parole pleine de dédain, il se mit manger sans plus parler jusqu’à la fin du repas.
NUIT 10
Était-ce l’évocation d’un passé enfoui au plus profond de son être qui avait provoqué le rêve cette nuit là ?
Elle courait vers lui, aussi légère que la dentelle voletant dans la lumière irréelle d’un matin d’Irlande. Il la voyait rire car aucun son ne lui parvenait tant il était étourdi : par l’émotion, par la vision enchanteresse, par le bonheur qui déferlait en lui, soudain, trop vrai.
Le rejoindrait-elle enfin ?
S’y superposa alors une scène au milieu d’une prairie. Elle se penchait sur lui, aguicheuse, ses lèvres si proches ; ils venaient de faire l’amour, il le devinait … Elle avait toujours aimé la tendresse d’une fin d’étreinte et d’une marguerite cueillie à la hâte, elle caressait ses traits, son sourire, son coeur.
Combien il l’avait aimée ! Chérie aussi.
Il se le cachait depuis si longtemps.
Une telle douleur le transperça …
… Aylin !
Il valait mieux croire que l’aube l’avait réveillé.
JOUR 17
Le garçonnet dessinait avec application tandis que le baron se penchait par-dessus sa tête pour apercevoir une maisonnette bancale entourée de fleurs bien plus grandes qu’elle. Un personnage en robe paraissait s’en occuper, un panier rempli de couleurs.
L’adulte eut un frisson.
Quelque chose dans ce dessin l’alertait : le soleil s’arrondissait en coin de feuille juste au-dessus du toit rouge et doré, assez réaliste pour un enfant de quatre ans. La dame portait un chapeau trop large pour elle comme s’il devait la dissimuler … Interprétation saugrenue de sa part mais il n’en était plus à une élucubration près !
C’est alors que James faillit heurter sa tête en redressant la sienne.
- C’est ma maison.
- Ton ancienne maison.
- Non. C’est là que j’habite avec maman et Kayla.
- Kayla ?
- La bonne de maman.
Encore une palpitation.
Il ne s’était pas assuré de la destination de la fille qui accompagnait l’enfant (il devait s’agir d’elle); était-elle retournée là où elle devait aller ?
- Où est cette maison ?
- À deux nuits d’ici.
- Vous êtes venus sans vous arrêter ?
- Non. On a dormi chez une cousine de Kayla … Une fois.
Graham n’insista pas laissant le gamin terminer son dessin : au loin un toit d’église pointait à moitié mangé par le bord de la page.
Un deuxième indice .
NUIT 22
C’est un pleur d’enfant qui le réveilla cette fois.
La nuit ne laissait deviner aucun meuble ni tenture ; il palpa la table de chevet à la rencontre d’un bougeoir qu’il fit tomber. Il se leva pour marcher à l’aveuglette jusqu’à la porte de sa chambre qu’il finit par trouver après deux orteils heurtés. Dans le couloir les pleurs s’intensifièrent et il se laissa diriger par eux.
Enfin une petit forme blanche secouée d’incoercibles sanglots, apparut recroquevillée au pied d’un des murs de la chambrette. Graham le rejoignit avec lenteur pour s’accroupir auprès de son fils. Il éleva une main hésitante puis la posa sur la frêle épaule ; ce qui fit relever la tête au petit fantôme.
Il distingua à peine ses yeux mais il les devina rougis et indécis. Il ne put résister : il entoura l’enfant de ses bras, le serra contre lui et le porta jusqu’à sa chambre. Il le borda dans son lit et se coucha près de lui sans plus chercher de justificatif à son attitude. C’était SON fils que diable ! James se blottit alors contre lui en marmonnant - s’endormait-il déjà ?
- Que dis-tu ?
- Je veux repartir à la maison. Maman m’attend, répéta-il
Le sentiment qui le paralysa soudain n’était pas loin de la foi que l’on retrouve. Devenait-il idiot ? À suivre ainsi les élucubrations d’un chérubin, il le serait assurément.
Graham n’en dormit pas de la nuit.
JOUR 30
D’une simple sonnette le baron appela Soames qui se présenta tel un officier face à son général. Graham en sourit parce qu’il y voyait la fidélité attachante de son domestique.
- Dites-moi Soames avez-vous eu vent des bavardages de la servante qui accompagnait le jeune baron lors de son arrivée ?
L’homme se raidit plus encore si c’était possible.
- Je ne vous demande pas des ragots Soames mais des informations. Aurait-elle donné quelques indications quant à sa provenance ?
- Eh bien My lord, il semblerait qu’elle soit venue du Comté de Tipperary, plus précisément du village de Dún Eochaille.
Cela correspondait aux estimations de l’enfant.
- Plaît-il my lord ?
Ah, il avait pensé tout haut.
- Rien Soames, vous pouvez vous retirer.
Se penchant sur la carte qu’il avait sorti peu avant, Graham nota la distance qui le séparait de Dún Eochaille. Le dessin de son fils posé près du sous-main faciliterait la recherche de la maison au sein du village. Il ne souhaitait pas vraiment ce qu’il s’apprêtait à organiser mais rien ni personne n’aurait pu l’empêcher d’étudier la route à suivre.
JOUR 40
Elle entra dans une robe aussi étriquée que son expression. Il avait pourtant choisi le petit salon vert, celui réservé aux intimes, s’imaginant - à tort - que la chaleur du lieu la gagnerait et peut-être également lui-même …
- Madame j’ai à vous parler.
Il lui désigna un fauteuil sur le bord duquel elle se posa à peine.
La baronne n’était pas dans l’un de ses meilleurs jours mais il était son époux et elle devait répondre à sa « sommation », car c’en était bien une.
- Je devine qu’il n’a pas été facile pour vous de voir arriver dans cette demeure qui est malgré tout aussi la vôtre, un enfant qui n’est pas de votre sang et qui est un rappel consternant de ma vie d’avant.
Il fit une pause, plus pour étudier sa réaction que pour chercher ses mots. La rancoeur ou la rage, a priori les deux simultanément, rigidifiaient nuque, dos et mains qu’elle cachait entre les plis de sa robe. Cette femme était la raison de son malheur même s’il paraissait injuste de faire porter ce crime sur ses seules épaules. Son père le baron était le premier fautif pour avoir interdit son union avec Aylin et ordonné celle avec cette jeune fille de bonne naissance qui apportait terres complémentaires, dot et relations importantes. Sous la menace d’être déshérité et chassé Graham avait cédé, n’ayant pas eu le courage de renoncer à ses privilèges. Il était tout autant coupable … Mais, il devait poursuivre même si tourmenter la baronne n’était pas son but.
- Cet enfant est mien et m’assure une descendance, la passation de mon titre et de mes biens, leur pérennité.
Bref haut-le-corps.
- N’y voyez aucun reproche. Juste un constat.
Peine perdue, son orgueil blessé ne le croyait pas.
- Par ailleurs, vu son statut d’héritier, je ne peux tolérer le mépris dont vous faites preuve à l’égard de James.
- My lord …
- Laissez-moi finir je vous prie. Je pense avoir trouvé une solution.
Il se racla la gorge, cette fois il prit le temps de choisir ses mots surtout devant l’espoir qui semblait malheureusement gagner son épouse. Il avait tellement changé qu’il doutait de sa propre décision. Comment Aylin le verrait-elle aujourd’hui ?
- Je vais partir. Avec mon fils.
Elle pâlit. Il avait un peu honte ; abandonner maintenant cette femme qu’il n’avait jamais aimée ressemblait un peu au désaveu de son amour de jeunesse.
- Je vous laisse l’usufruit de cette demeure durant mon absence et laisserai des consignes à cette fin.
- Pourrai-je savoir combien de temps durera votre absence ?
- Je la qualifierai d’indéterminée.
- Et serait-ce indiscret que de savoir où vous vous rendez ?
- Vers mon avenir.
Ce fut la seule indication qu’elle obtint de lui.
JOUR J
Le toit brodé de chaume se perçait d’une souche dont les volets s’inspiraient pour se colorer d’un doux acajou. De là où ils se tenaient ils ne voyaient pas encore la porte par contre les fleurs pullulaient en brassées de couleurs sur le fond pierreux de la façade. C’est là que sous un grand chapeau de paille elle lui apparut, penchée sur sa cueillette et dissimulée de moitié par un panier rempli de boutons.
Il l’avait enfin trouvée !
La petite main de James dans la sienne, il avança, reconnaissant peu à peu les traits féminins, la silhouette gracile. Vêtue de bleu elle se perdait dans ce jardin digne des tableaux de Van Dael.
Aylin …
Elle se retourna. Les avait-elle sentis ?
Son regard se porta d’abord sur son fils puis sur Lui. Quand James agita sa petite main libérée, elle lui répondit avec autant de joie. Elle posa son panier et vint vers eux tandis qu’ils franchissaient la grille. Graham la contempla longuement alors qu’elle enlaçait leur fils.
En se mettant debout elle ne le quitta pas du regard comme incertaine de le reconnaître. Il avait certes le visage plus dur, le regard lassé par une existence vide mais elle finit par tendre une main vers lui. Il n’osa s’en saisir tout de suite pour la prendre tendrement un moment plus tard.
Il la rapprocha de lui avec douceur craignant de l’effaroucher cependant une fois dans ses bras elle s’y logea merveilleusement comme quelques années plus tôt. Il embrassa son front puis ses paupières, sa joue ; la bouche serait pour plus tard, quand ils seraient seuls.
Y avait-il besoin de lui dire qu’il s’était menti à lui-même en croyant l’avoir oubliée ?
Qu’il avait désespéré sans elle toutes ces années au point de devenir impitoyable ?
Qu’au fond de son coeur il avait su en voyant son fils qu’elle avait été la seule …
Et qu’il chercherait éternellement à se faire pardonner. Une véritable gageure !
Lui confierait-elle qu’elle l’avait maudit pendant des mois tant sans lui rien n’avait eu de saveur ?
Qu’elle n’avait jamais pu aimer quelqu’un d’autre ?
Que leur fils avait été le baume et le rappel douloureux de leur amour ?
Elle en avait donc fait le seul moyen de le ramener à elle. Un enjeu dangereux !
Ils se regardèrent sur ces aveux silencieux.
Il leur restait au moins une moitié de vie pour s’aimer. Elle sut que désormais il demeurerait près d’elle. Il sut enfin qu’il ne pourrait plus repartir.
Le rire de Thibaut fut leur unique cérémonie.
Photo de Couverture : ApplesPC sur Pixabey
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