Ce qu'il en est
Publié en 2024
À ma femme et à mon fils
Je savais que tu me trouverais Cat.
Tu m’as toujours retrouvé : par le destin, dans ton coeur, parmi mes pensées.
Je te dois des explications ainsi qu’à Thomas.
Dans la vie on ne les a pas toujours. Si on a la chance d’en obtenir la moitié, c’est souvent bien après les faits eux-mêmes, on se rend compte alors des points décisifs de notre existence qui nous ont amenés là où nous sommes.
Pour mes choix et ce qu’ils vous ont fait subir je vous dois cette confession.
Il me faut d’abord vous parler de mon père.
Un homme qui vivait dans la distance mais il avait une bonne raison pour cela.
Cette raison c’était moi.
Le paradoxe de mon existence est d’avoir été à la fois voulu presque obsessionnellement par mon père et tenu à l’écart avec soin afin de m’éviter ce qu’il pensait être une corruption - son humanité.
Durant mon enfance puis mon adolescence j’ai longtemps cru que mon père ne me voyait pas. En fait cette façon de ne pas me regarder était pour lui la meilleure manière de ne pas attirer le regard des autres sur moi voire même mon propre regard sur moi-même.
Une fois devenu un homme j’ai réalisé qu’il y avait une autre façon de ne pas être vu : en étant trop sur le devant de la scène ; ce qui explique en partie mon deuxième choix de vie.
Avant de se camoufler derrière son magazine de mots croisés, mon père avait été anatomopathologiste ; durant la seconde guerre mondiale il avait été secrètement sollicité par une organisation peu recommandable sur un projet auquel d’autres spécialistes avaient été associés : un biologiste, un neurologue, un pionnier de la cybernétique, un programmeur, enfin un sociologue et psychologue. Tous d’être enfermés dans un laboratoire attenant à un camp de concentration, le Stuthhof qui leur fournit des sujets d’expérimentation. Les horreurs commises sur des êtres vivants en vue de parfaire leur future invention ne les arrêtèrent pas. Ils ne pensaient qu’à atteindre leur but. Ils échangèrent avec d’autres savants eux-mêmes répartis sur d’autres camps de concentration sous le sceau du secret.
Une sale période qui permit des progrès tant au niveau technologique qu’au niveau santé dont nous bénéficions aujourd’hui.
Je suis né de ces horreurs et ne l’ai appris de la bouche de Maurice que sur son lit de mort, mon créateur plus que mon père.
Leurs commanditaires escomptaient la fusion parfaite entre un être humain et une intelligence artificielle supérieure.
Ils pensaient offrir à l’humanité une chance de sortir du cercle vicieux dans lequel elle ne cesse de s’enfermer. Les savants partirent du principe qu’il est possible qu’au cours de son existence un individu ait sous les yeux tous les éléments susceptibles de lui annoncer un futur problème ou un heureux événement qu’il aurait la possibilité de devancer (pour le détruire ou au contraire le consolider) s’il en prenait conscience. Or l’esprit humain ne sait pas repérer ces indices, il les note, les assimile et les range quelque part sans faire le lien. C’est là que j’intervenais. Il voulait me doter de la faculté de non seulement repérer ces indices mais les relier entre eux afin d’en déduire la meilleur stratégie à adopter. Je devais parfaire l’évolution des humains.
Ils m’appelèrent
E U G E N E
Entité Unique Génétiquement Elaborée à Neurones Evolutifs
On pressa de toutes parts l’équipe de mon père qui finit par obtenir quelques résultats. Au lieu de rassurer leurs mécènes sa réussite les rendit plus exigeants de mois en mois ; ils manifestèrent bientôt une méfiance menaçante et les chercheurs prirent peur :
qu’allait-il advenir d’eux une fois le prototype prêt ?
À quoi ce dernier allait-il vraiment servir ?
Un peu tard pour se poser des questions comme toujours avec les chercheurs, trop aveuglés par les possibilités de trouvaille pour calculer l’impact sur notre réalité.
Quand mon père vit mystérieusement disparaître ses collègues un à un, il prit la fuite, me cacha et nous trouva une nouvelle identité.
Avec le recul on peut trouver étrange que les sponsors nous aient laissés vivre tranquillement alors que tant d’argent et d’efforts avaient été investis. Est-ce que cela faisait partie de l’expérience ? Là-dessus Maurice ne m’a rien dit, je le vois mal cependant dissimuler une partie de la vérité n’étant plus à une révélation près et en même temps la situation paraîtrait encore plus inquiétante si nous étions observés depuis tout ce temps. Voulaient-ils voir jusqu’où j’irai ? Ce que je deviendrai ? Combien d’années de vie me seraient autorisées ? Observer l’évolution d’une créature dans son milieu naturel donne le plus de résultats n’est-ce pas ?
J’avais l’équivalence de cinq années lorsque j’ai pris vie.
Il était apparement plus facile de confectionner un enfant possédant déjà des acquis plutôt qu’un bébé qui aurait exigé un apprentissage plus lent et une évolution plus complexe.
Ce qui constituait mon corps était totalement humain même mon cerveau bien qu’il ait la capacité d’un ordinateur aux données non quantifiables que je pouvais utiliser à l’infini sans être privé d’âme.
L’enfant de 5 ans est sous le signe de la progression : capacité à s’entendre avec les autres, à gérer ses émotions, à s’exprimer plus clairement, à coordonner sa gestuelle et son mouvement. De là je pouvais grandir et mûrir sans trop de complications.
Sur ce point aucune erreur.
Par contre j’héritai d’une faculté apparemment inhérente à l’interprétation des indices ; elle ne se développa qu’après un traumatisme mais ne se manifesta qu’une fois confronté à d’autres moments éprouvants.
Je l’utilisai d’abord pour me tirer de situations gênantes puis pour aider les autres tant durant l’enfance qu’une fois adulte ; j’en ai aussi abusé pour me faire des petits plaisirs en me donnant l’excuse d’en faire bénéficier ceux que j’aimais.
Un don imprévu.
J’avais un rapport privilégié au temps : ne pouvant ni le remonter ni aller vers le futur, j’avais la possibilité d’ « absorber » quelques instants.
Je me surnommai « Le voleur de temps ».
Cette capacité était-elle la résultante de la part spécimen informatique en moi ? Pouvait-elle appliquer une programmation à la réalité ? Pouvais-je « coder » la vie ?
Là encore je n’aurai pas de réponse.
Le seul qui pourrait la détenir est Thomas.
Thomas …
Maurice t’appelait son « petit miracle » et il y avait une raison.
Il ne me pensait pas capable de procréer.
Peut-être est-ce l’amour qui a permis cette création : l’énergie qui rapproche deux êtres et les lie parfois jusqu’à la mort. J’ai réussi à éprouver cet élan de coeur et d’esprit qui rend cette attirance physique si puissante et irrésistible assurant sa longévité.
C’est ta mère et uniquement ta mère qui les a inspirés, n’en doute jamais.
Tu es né d’une humaine et d’une entité artificielle avec sans doute un héritage des gênes de ta génitrice et des caractéristiques de ton géniteur.
Tu m’as d’ailleurs appris à passer du stade de géniteur à celui de père et j’ai adoré cela.
Tu étais tellement curieux, de nature aimable déjà bébé comme si l’équilibre de notre couple te guidait avec aisance dans ton évolution. Tu as toujours compris rapidement les systèmes quels qu’ils soient, apte à saisir les rapports humains, si réactif et sensible que tu t’angoissais pour des phénomènes bien-au-dessus de ton âge.
Accepte alors toutes mes excuses car tu te dois de te montrer prudent. S’ils sont toujours après toi, noie-toi dans la masse, ne fais rien ne dis rien de remarquable. Fais-toi oublier. Et si tu fondes une famille rends-la la plus ordinaire possible.
Je suis désolé fils de t’infliger de telles restrictions mais je ne suis pas entièrement responsable de cet état de fait.
Tous ces handicaps m’ont conduit à changer de vie.
Il est vrai que dans un premier temps j’ai voulu m’empêcher d’intervenir dans la vie des autres en m’éloignant d’eux. En voulant les aider j’ai causé beaucoup de dégâts : j’ai souvent absorbé des moments de flottement qui auraient pu bloquer mes proches dans leur ascension mais ces mêmes moments effacés n’ont pas permis de consolider les choix ou les arborescences que toute situation comporte justifiant ainsi la progression de chaque destin. J'ai oublié les connexions et le libre arbitre indispensables à garantir des fondations solides au parcours de tout individu.
Ce qui fait que ces « absences » se sont retournées contre ceux qui en ont bénéficié.
Dans un deuxième temps j’ai voulu détourner leur attention de Thomas, braquant tous les projecteurs sur moi, faisant croire que j’allais devenir un nouveau Christ, soulever les foules alors que je n’en avais nullement l’intention. Ceci dit je ne pensais pas avoir autant d’impact, finalement un coup de pouce du destin qui a pu convaincre la partie adverse que telle était mon intention : fomenter une révolution.
Dans un troisième temps je savais ma durée de vie limitée : par mon créateur et par mon expérience. J’ai ressenti cette impression de limite à chaque absorption du temps.
L’humanité est persuadée que le temps est linéaire ; c’est vrai en partie pour elle car elle ne le perçoit qu’à travers le changement, dans le fait que toutes les choses ne cessent de devenir autre que ce qu’elles étaient. On ne tient pas assez compte du point de vue : le temps s'écoule plus lentement pour un observateur qui se déplace rapidement que pour un autre observateur, fixe ou animé d'un mouvement plus lent. Le temps est relatif surtout si on se situe dans des régions de l’univers où la concentration de masses est différente. C’est cette concentration de masses que j’ai perturbé, ce pourquoi elle s’est retournée contre moi. J’ai touché sans totalement le comprendre à l’effet d’entraînement sur l’espace-temps. Pour faire une comparaison plus claire et assez grossière j’aurai l’effet d’un trou noir : tout comme il empêche toute forme de matière ou de rayonnement de s’échapper, je retiens l’instant ou sa conséquence, perturbant ainsi le champ gravitationnel des événements.
Désolé si cela vous paraît confus, je ne parviens pas à l’expliquer autrement.
De ce fait je me suis consumé moi-même.
La fin de cette lettre s’adresse à Cat, laisse-nous entre nous s’il te plaît mon fils.
Ma compagne, ma mie
Je t’ai aimée dès l’enfance, garçon trop bête pour le réaliser tout de suite.
Tu as été mon équilibre et mon accomplissement ; sans toi je n’aurais pu être.
Aucune femme, je dis bien aucune, n’a capté mon attention comme tu l’as fait et si certaines l’ont cru, il ne s’agit que de maladresse de ma part. J’ai voulu faire preuve d’amitié et dans ma naïveté j’ai ignoré le danger de procurer trop d’attentions à quelqu’un du sexe opposé.
J’espère ne pas avoir limité ta lumière, je prie pour ne pas l’avoir fait disparaître.
Le monde a besoin de toi, il a besoin que des gens comme toi existent car si je dois tirer une leçon de cette vie rapide, c’est qu’il suffit d’un peu de quelque chose ou de quelqu’un pour que l’équilibre se rétablisse.
Enfin tu dois veiller sur Thomas le plus longtemps possible.
Pardonne-moi de te laisser dans une telle situation mais je suis certain que tu sauras combattre. Ta solidité à toute épreuve vaut tous les guerriers et tous leurs combats.
Ma seule crainte est de ne pouvoir te retrouver après la mort car en supposant qu'il existe une sorte de prolongation après elle, je ne suis pas certain d'y avoir droit.
Espérons à plus tard ...
#lettre #testament #dernieresvolontes #revelations #verite #coupdetheatre #rebondissement #fantastique #futuriste #IA #avanceestechnologiques #recherche
Retour au menu