C'est mort !
Publié en 2024
Thomas dominait un parterre immense meublé de connaissances mais surtout d’une foule anonyme qui débordait de la nef, encombrait la travée pour barrer le porche prêt à vomir les indésirables.
Ici et là étaient hissés des portraits dont les cadres fleuris rivalisaient avec les rayons d’or ornant l’unique visage évoqué.
Les bas-côtés ne s’en sortaient pas mieux avec la nuée de journalistes qui prenaient des notes sous les flash de leurs collègues.
Des journalistes ?
Les mains de Thomas s’accrochèrent au pupitre puis chercha le regard de Gaston qui lui fit signe de commencer.
- De qui parlons-nous vraiment aujourd’hui ?
Vibra froidement dans le grand espace.
- Ça commence bien … Chuchota Marcel (à Victor) aussitôt couvert par le grognement des participants.
Bien qu’un peu surpris par l’introduction, Gaston d’un geste obtint le silence.
- J’ai eu la chance dans mon enfance d’avoir à mes côtés une mère et un père dont le binôme a toujours fait preuve d’efficacité. Je n’ai manqué de rien qu’il s’agisse de confort ou d’attention. Cependant à l’âge auquel on se découvre et bien que l’on s’en défende, on a besoin d’un référent et pour le fils il s’agit du père ; or mon père est parti précisément à ce moment-là …
- Et alors t’étais assez grand non ? Jaillit de l’église aussi incongrûment qu’un saint d’un vitrail.
Un flux parcourut l’assemblée jusqu’aux premiers rangs ; Cat se retourna avec inquiétude puis d’un regard conseilla la prudence à son fils.
Les gens présents adhéraient complètement à la seconde vie du défunt : ils ne tolèreraient pas une remise en cause de ses choix, vienne-t-elle même de sa famille.
HĂ©las Thomas se crispa.
- On n’est jamais assez grand pour découvrir que son père accorde plus d’importance à des étrangers qu’à son propre sang.
Philippe, toujours dans le rôle du négociateur, en laissa tomber la tête sur sa poitrine tandis qu’à l’autre bout de la rangée Cat devint statue sur sa chaise. Marcel commençait à se marrer tandis que Victor se tassait sur le banc. Enfin Gaston aux premières loges s’approcha instinctivement de Thomas comme si leur proximité pouvait empêcher des mots malheureux à l’orateur.
Précaution inutile.
Un séisme sembla se produire au niveau du narthex pour remonter en onde de choc vers la travée et gagner la surface du transept ; Gaston craignit même pour son choeur.
De la vague humaine fusèrent « nous traiter d’étrangers ? « « raciste » ou « rejoins ton père puisqu’il te manque tant » ou encore « calomniateur » enfin d’autres moins audibles. Entre les invectives des fans et le raz-de-marée qui en découla, les lieux furent bientôt inondés si bien que l’on fut obligé d’ouvrir les portes par lesquelles se déversa ce flot.
Thomas dut être caché dans la chapelle latérale, beaucoup furent renversés par les chaises ou coincés entre les bancs. Les copains firent groupe autour de la veuve autant pour lui épargner une blessure que les questions brutales ou affolées des chroniqueurs.
C’est là qu’ils s’aperçurent que le cercueil d’Eugène avait été emporté par la marée humaine.
Épouvantés au sein même de leur chagrin, les proches du disparu durent attendre que la police réfrène les adeptes avant de pouvoir conduire le cercueil au cimetière.
Les obsèques furent à la hauteur de leur King Daddy.
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