Amiteusement vôtre
Publié en 2024
Au-dessus des têtes stagnaient les nappes de fumée à l’image de ces cabarets existentialistes dans lesquelles l’air pianoté par Victor aurait été apprécié si à ses côtés Lindsay n’avait pas susurré faux.
Personne cependant ne semblait en état de s’en apercevoir.
Surtout Sophie, une fesse au bord du fauteuil ; elle surveillait la tringle à laquelle Philippe s’obstinait à s’accrocher, tringle qu’elle venait de placer au plafond dans l’après-midi pour y suspendre les voiles entre lesquels le danseur aurait pu s’étouffer.
Ce qui (n’y voyez aucun mal) aurait drôlement arrangé Sophie.
Marcel lui pinça la fesse libre pour la distraire : c’était mal connaître Sophie (mais n’était-il pas son mari ?)
La soirée avait bien commencé si l’on exceptait les critères du quartier Château d’Eau-Lancry.
Pour calmer le voisinage ils avaient joué à « Las le premier » et quand on avait dépassé le stade pompette c’était hilarant.
Jusqu’à la très mauvaise idée du Jeu de la vérité, démarré par Sophie qui ne s’encombra pas des règles habituelles :
- Je peux pas blairer ton simulacre d’accent british Lindsay comme si depuis le temps que tu es en France tu n’avais pas réussi à t’en débarrasser.
Feu vert pour une série d’invectives à ne plus savoir qui avait dit quoi.
- Vous vous êtes bien trouvés toi et Marcel !
- Tu peux parler avec ta toupie qui s’agite histoire de faire oublier qu’elle ne s’engage jamais sur rien.
- C’est vrai que tu es la nuance même.
- Tu sais ce qu’elle te dit la toupie ?
- Qu’il est le digne héritier du Néandertal ?
- Il me semble qu’il n’est pas le seul ce soir.
- Tu t’entraînes pour ta future paroisse ? Tu fais que ça ces derniers temps, à croire que t’as oublié qui t’as été.
- C’est sûr que toi on risque pas d’oublier qui t’as été.
- Tu t’y mets aussi ? D’accord. Parce que dans le genre Je-me-mets-en avant-sans-en-avoir-l’air tu décroches le pompon.
- C’est beau l’amitié !
- Quant à toi tu encaisses tellement que ça en devient gênant pour nous tous.
- Et si on faisait une pause ?
Tous les regards se braquèrent sur Eugène.
- Oh trop mignon … La sangsue qui veut sauver ses hôtes.
- Tu as raison. Il faut que cela change.
La réponse d’Eugène sembla si déterminée que chacun en silence perçut l’amorce d’une scission qui ne serait effective que quelques années plus tard.
Note :
Bande musicale du film, réalisée sur le logiciel GarageBand avec ajout du son « Apito Brésil » - provenance Youtube.
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